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  • Academia Christiana

Entretien avec David Engels sur le Seigneur des Anneaux de Tolkien



Comment avez-vous découvert l’œuvre de Tolkien, que représente son œuvre pour vous, qu’avez-vous lu de lui et que retirez-vous de cette lecture ?


Je ne sais plus exactement comment je l’ai découvert. Sans doute dans une bibliothèque paroissiale de la ville où j’habitais, vers 13-14 ans. J’ai été immédiatement captivé par cette lecture et j’ai essayé de me procurer tout ce qui était accessible à cette époque, malgré mes connaissances restreintes de l’anglais. Aujourd’hui j’ai tout lu de Tolkien, y compris les volumes publiés par Christopher Tolkien [Le fils de Tolkien, qui a édité les œuvres de son père après sa mort]. Son œuvre m’a accompagné toute ma vie, avec certaines phases. C’était moins présent durant ma vingtaine, je crois. Mais depuis maintenant une quinzaine d’années, je relis constamment Le Seigneur des Anneaux, je relis Le Silmarillion. Je le lis à mes fils, pour les ouvrir à cet imaginaire. Pour moi, ce n’est pas juste un roman d’aventure héroïque comme Conan le Barbare ou Dune, même s’il y a des choses intéressantes dans Dune également. Ce n’est pas juste un outil de consommation que l’on lit puis qu’on oublie parce qu’on a eu une vie d’enfant, mais c’est quelque chose qui murit en moi. Je découvre toujours des nouvelles facettes du roman. Le roman en lui-même et tout l’imaginaire de Tolkien nourrit ma perception du monde. Surtout ces dernières années, il me donne beaucoup de ce courage dont on a besoin en tant que conservateur pour tenir bon. Je vois constamment cette tentation de se dire « ça ne vaut plus la peine de résister, la lutte est terminée. Dans le meilleur des cas, retire-toi à la campagne, fiche la paix aux autres pour qu’on te fiche la paix à toi et construit ton petit havre de paix. Laisse finir l’Occident. ». À chaque fois, je tire de ce roman la volonté de dire non. Il faut mener cette lutte même si on sait qu’elle ne va pas être couronnée de succès. Le succès n’est pas l’essentiel. C’est l’enseignement principal de ce livre : l’essentiel est de mener la lutte. Et peut-être, si on a vraiment maintenu, alors l’espoir vient d’en haut. C’est l’eucatastrophe dont parle Tolkien si souvent et qui est le support de la divinité pour celui qui tente de maintenir ses idéaux, sa morale, coûte que coûte jusqu’à la fin. C’est vraiment la leçon la plus importante, parmi beaucoup d’autres, que je trouve dans ce livre à chaque fois.


Auriez-vous quelque chose à dire pour les gens qui trouvent le style de Tolkien trop compliqué à lire ?


Cette question est difficile, parce que moi-même je n’ai jamais trouvé Tolkien trop compliqué. J’ai toujours cru que le problème était les gens qui trouvait que Le Silmarillion avait un style trop biblique, pas assez d’action, ou que l’action était décrite d’une manière trop succincte, avec trop peu de visualisations ou de descriptions. Je n’étais pas au courant que l’on pouvait trouver Le Seigneur des Anneaux trop compliqué. Je crois qu’il y a un problème civilisationnel général, je le vois aussi avec mes étudiants, qui est que la capacité de lire des phrases un peu longues décroit de plus en plus. Tout ce que je peux dire, c’est que ça vient en lisant. C’est une pratique à acquérir, et ce n’est pas parce qu’on trouve un livre compliqué qu’il faut abandonner. C’est une sorte de challenge à se lancer à soi-même : découvrir une façon plus complexe et nuancée de s’exprimer et de penser. Au fond, s’il y a un problème de compréhension, c’est qu’il y a un problème de pensée. Des gens qui ont du mal à comprendre des phrases avec un certain nombre de propositions subordonnés sont aussi des gens qui pensent seulement avec des propositions principales les unes après les autres. Donc sans la possibilité de subordonner des choses ou de nuancer. On vit une perte, non seulement stylistique, mais aussi dans la capacité basique de penser et d’organiser le monde. Je dirais que soit il y a l'étincelle qui passe, on aime le roman et donc c’est assez motivant pour lire et forger son propre style. Si le courant ne passe pas, je ne crois pas que ça puisse juste être un problème stylistique. Mais je n’ai pas vraiment de réponse.


Le Professeur était catholique, pensez-vous que l’on retrouve sa Foi dans son œuvre ?


Absolument. L’œuvre de Tolkien, son imaginaire est fondamentalement catholique. Dans sa correspondance, Tolkien répondait à cette question par l’affirmative et ajoutait que lors de la première écriture, il n’en était pas conscient. Lors des révisions, il a consciemment essayé de façonner le manuscrit pour l’allier à sa Foi catholique. Et cette Foi est partout. Le monde créé par Tolkien est totalement compatible avec la Foi chrétienne. Il y a un Dieu créateur, Eru Illuvatar, il y a les Valars, qu’il décrit comme des anges et pas comme des dieux. Avec Melkor- Morgoth, on a Satan, avec une histoire de création très semblable. Il y a cette attitude typique chez le diable, qui est de disperser ses forces dans la matière, pour imbiber la matière de son esprit. Et même quand le diable perd de ses forces, il a déversé sa méchanceté dans le cœur des hommes. Et il y a également des allusions dans les récits mêmes. Comme entre la mort de Gandalf et sa résurrection, qui est déjà très près de celle du Christ. Tolkien était d’avis que même dans un monde païen, car ce monde est païen, d’avant la Révélation du Christ, il y a des facettes, des étincelles du christianisme, qui lui préexistent. C’est le logos spermatikos [la raison séminale, c’est-à-dire la sagesse divine infusée dans le monde] qui se trouve là. On pourrait passer l'entièreté du roman en y trouvant ce qui est essentiel au message catholique. Notamment cette idée que l’elfe, l’homme ou le nain est fondamentalement insuffisant, de par sa création. Il n’est pas Dieu, il est un pécheur, il sait que de sa propre force, il ne peut pas aller au bout. Lorsque les elfes vont au Beleriand, ils essayent de créer un monde parfait. Ils échouent par leur hubris, par leur arrogance. Et il leur faut un sauveur : Valars, Magiciens, ou plus tard le Christ. Il y a toujours ces interventions, décroissantes au fur et à mesure que la présence divine concrète diminue dans ce monde. Les dieux se retirent sur leur île de Valinor. Il y a aussi le sacrifice de Ëarendil pour la communauté, qui va chercher les Valars à Valinor, pour sauver les elfes et les hommes. Et encore, cette notion d’eucatastrophe, où l’humain peut essayer de mener les choses à bien, mais finalement le succès n’est pas en lui- même, mais est donné comme un cadeau, par la divinité. C’est la leçon principale : même si nous savons à deux cents pour cent que nos tentatives ne pourront pas être couronnées de succès vu nos forces insuffisantes, il faut espérer et continuer. Si nos aspirations sont pures, soit nous, soit nos descendants, soit dans quelques générations, mais tôt ou tard le Bon triomphera, pas par ses propres forces mais par l’intervention divine. De ce point de vue, Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion sont fondamentalement catholiques.



David Engels, historien, professeur de recherche à l'Instytut Zachodni, ancien professeur à l'Université libre de Bruxelles, auteur d’une thèse sur la divination romaine



Propos recueillis par Mayeul Seydoux

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