• Academia Christiana

Agir dans les ruines

Ce qui est en question, c 'est de savoir si quelque chose d'efficace peut encore être tenté pour enrayer les progrès de la Révolution. C'est de savoir si nous sommes définitivement réduits à combattre sans espoir de vaincre. ...C'est de savoir ce que nous pensons de nous-mêmes. Sommes-nous une arrière-garde chargée de permettre au gros de la troupe déjà repliée, de démobiliser aux moindres frais ? Cherchons-nous à conserver le droit, qui nous reste encore, de proclamer d'énergiques refus, de solennelles exhortations ? Notre ambition se borne-t-elle à cultiver un souvenir ; à constituer un certain nombre de groupes où seront conservés et transmis, pour la consolation d'une minorité, les éléments d'une doctrine dont personne ne veut plus ? Quelque chose d'analogue à ce que sont tant d'associations : amis du « vieux Nice », fidèles du tir à l'arc, fervents de Mozart ou de Pergolèse.


Actions, occupations fort honorables sans doute, niais très éloignées d'une entreprise de reconquête sociale. De la réponse à ces questions ne peut pas ne pas dépendre la détermination d'une méthode, la détermination de moyens très différents. Pour entretenir un souvenir pour maintenir en relative ferveur un groupe de fidèles ; pour tâcher même d'en augmenter l'effectif ; peu de choses suffit. Quelques réunions. Quelques bulletins, revues ou hebdomadaires. La publication, bon an mal an, d'un certain nombre d'ouvrages. A ce degré, l'action peut être ramenée à l'effort de quelques personnalités qui parlent, écrivent, s'évertuent ; la troupe se contentant d'écouter, de lire, d'applaudir. Ce qui peut être consolant, méritoire. Ce qui peut même s'appeler une action. Mais pas une action conquérante.


Ce qui est en question c'est de savoir ce que nous voulons. Ou nous contenter d'être une secte uniquement réconfortée par un jeu de congratulations réciproques ; ou travailler avec efficacité au triomphe, universellement sauveur, de la Vérité. La lutte, certes, dure depuis longtemps. Et le manque d'ardeur, le repli sur soi, le découragement sont faciles quand l'armée dont on a mission d'assurer la relève n'a cessé de battre en retraite. Et c'est là, finalement, ce qui est en question. Comment se peut-il que tant de travaux, tant d'efforts, n'aient pas abouti à meilleur résultat ? Nous nous évertuons ; et nous reculons sans cesse. Nous ramons ; et le courant nous emporte. Pourquoi ? Est-il normal que la vérité soit si continuellement stérile, le mensonge si continuellement triomphant ? Sont-ce là, au moins, questions que nous tendons à nous poser ?


Sinon, comment justifier que des êtres, par ailleurs scrupuleux, consciencieux, raisonnables puissent négliger à ce point de se pencher, comme il faut, autant qu'il faut, sur le problème du devoir et des conditions d'efficacité, au service de la plus sainte cause au temporel ?


Très suspecte, il est vrai, la notion d'efficacité. Certains se font une vertu de l'écarter, sous prétexte qu'elle serait marxiste. Et le fait est que c'est bien la seule notion que le marxisme admette. Loin de nous, donc cet excès ! Mais loin aussi cet autre excès, si favorable à la satisfaction du moindre effort, selon lequel il suffirait de « semer », le sort de la moisson appartenant à Dieu seul. Façon très libre d'interpréter la parabole du semeur, laquelle n'enseigne pas de se décharger sur Dieu du meilleur rendement de la semence, mais fait observer que celle-ci porte cent pour un, ou se perd stérile, selon qu'elle tombe ou non dans une terre convenablement préparée. Preuve qu'il ne suffit pas d'un effort initial, à court terme, pour garantir le bienfait de la moisson, mais qu'il y faut la vertu d'une culture, autant dire d'un effort, d’une action convenable. Certes, les desseins de Dieu sont impénétrables. Et ses voies ne sont pas nos voies. Mais sous prétexte que Dieu peut triompher avec RIEN, c'est en ne faisant RIEN nous-mêmes (RIEN de convenable, RIEN de suffisant) qu'au nom d'un surnaturel, curieusement interprété, nous attendons souvent une victoire, dont on peut dire, cette fois, que Dieu ne l'accordera jamais tant que nous l'attendrons ainsi. Il y a dans cette évasion surnaturelle (apparemment édifiante) une façon inadmissible de nous dispenser du plus élémentaire devoir d'auto-critique.


(…)

Loin de manifester une carence de la justice divine, les progrès constants de la Subversion prouvent, au contraire, combien Dieu sait respecter le déterminisme de son oeuvre en ne refusant pas à l'impie le fruit normal de son labeur. Car s'il est vrai, comme il est écrit au Psaume 111, que le «désir des pécheurs périra - desiderium peccatorum peribit », on voit mal pourquoi cet immanquable châtiment divin devrait profiter à cette armée qui n'a pas combattu, à ces « fils de lumière » qui n'ont pas éclairé. Prétendus « bons » dont saint Pie X ne craignait pas de dire que, par leur paresse, leur lâcheté, ils sont plus que tous autres, le nerf du règne de Satan.


Jean Ousset, L'action

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