• Abbé Charles Berger

Qu'est-ce que le libéralisme ?


Introduction

Le libéralisme semble aujourd'hui n'être qu'une doctrine économique parmi d'autres, à côté du socialisme ou du communisme, par exemple. La distinction qui est de plus souvent faite entre le libéralisme « économique » et le libéralisme « culturel » ou « sociétal » sous-entend qu'il s'agit de deux courants d'idées bien distincts et séparables, relativement indépendants l'un de l'autre. Il n'est pas rare, d'ailleurs, de lire que tel ou tel homme politique se réclame de l'un tout en rejetant l'autre. Pourtant, le nom commun de « libéralisme » suggère qu'il y a bien, derrière ces lignes apparemment distinctes, un élément commun.

Pour comprendre ce qu'est le libéralisme, nous nous arrêterons d'abord sur la définition de la liberté, telle que l'entendent les libéraux, puisque c'est sur elle que se fonde leur doctrine. Puis nous analyserons le libéralisme selon ses causes, en mettant en évidence comment cette doctrine a réussi a imposer une certaine vision philosophique de l'homme.

I – Qu'est-ce que la liberté ?

I.A – Un libéral définit la liberté

Puisque le libéralisme se présente comme une doctrine de la liberté, c'est à partir de la définition que libéraux donnent eux-mêmes de la liberté que l'on pourra comprendre ce qu'est le libéralisme.

« Liberté – Entière propriété de soi-même ; entière possession de ses forces, de ses facultés corporelles et intellectuelles, la liberté est la base et le guide des doctrines économiques : c'est le droit du plus faible pesé dans la même balance que le droit du plus fort. L'économie politique libérale défend la liberté individuelle, la liberté d'association, la liberté d'enseignement, la liberté des cultes, la liberté de la pensée, la liberté des professions, du commerce et des échanges, c'est-à-dire la liberté de penser, de parler d'écrire, de commercer, d'imprimer, de discuter, d'enseigner, de s'associer, de se réunir, de travailler, d'échanger, de produire, de consommer, d'acquérir, de posséder, de vendre, de donner, de contracter de résider, de circuler. Elle n'a d'autre limites que la liberté et le droit d'autrui. Elle est un des corollaires du droit de propriété. » (1)

Cet article contient l'essentiel de la doctrine du libéralisme. On y relève en particulier les points caractéristiques suivants :

1°/ L'individualisme : la liberté est « l'entière propriété de soi-même » ; l'économie libérale « défend la liberté individuelle » ; la liberté « n'a d'autre limites que la liberté et le droit d'autrui ».

2°/ L'économisme : la liberté est, au départ, « la base et le guide des doctrines économiques »... mais, à l'arrivée, c'est l'économie libérale elle-même qui institue et régule toutes les activités humaines, puisqu'elle défend « la liberté individuelle, la liberté d'association, la liberté d'enseignement, la liberté des cultes, la liberté de la pensée, la liberté des professions, du commerce, etc. »

3°/ Le propriétisme : la liberté est l'« entière propriété de soi-même », car elle n'est finalement qu'« un des corollaires [une conséquence logique] du droit de propriété ». Il s'agit évidemment de la propriété « individuelle ».

4°/ L'égalitarisme : la liberté est « le droit du plus faible pesé dans la même balance que le droit du plus fort ». On remarquera cependant que, quand le droit du plus faible est pesé dans la même balance que le droit du plus fort, il est fatal que le plus faible ne fasse pas le poids.

I.B – Saint Thomas définit la liberté

« […] Le bien est l'objet de la volonté. Si on lui propose un objet qui soit bon universellement et sous tous les rapports, elle [la volonté] tendra vers lui nécessairement […] car elle ne pourrait vouloir le contraire. Si au contraire on lui propose un objet qui ne soit pas bon à tous les points de vue, elle ne se portera pas vers lui nécessairement. Et parce que le défaut d'un bien quelconque a raison de non-bien, seul le bien parfait et auquel rien ne manque s'imposera nécessairement à la volonté ; telle est la béatitude. Tous les autres biens particuliers, parce qu'ils manquent de quelque bien, peuvent être considérés comme n'étant pas bons, et de ce point de vue ils pourront être rejetés ou acceptés par la volonté, qui peut se porter vers une même chose en la considérant sous différents points de vues. » (2)

La conception thomiste de la liberté peut être ainsi résumée : « La liberté est l'indifférence dominatrice de la volonté à l'égard d'un objet bon proposé par la raison, en tant que celui-ci n'est pas bon à tout point de vue. » (3)

Ainsi, pour saint Thomas et les thomistes – et, finalement, toute la pensée « classique » – la liberté se définit par rapport son sujet – qui est la volonté – et par rapport à son objet – qui est le bien, perçu comme tel. Elle est une qualité de la volonté, une des facultés de la nature humaine, dont l'objet est le bien proposé par la raison. La raison a l'idée d'un certain bien, qu'elle propose à la volonté, cette dernière étant libre de se porter vers ce bien ou de s'en détourner parce que, hormis la béatitude, aucun bien ne l'attire invinciblement. La liberté ne peut se définir sans référence à la nature humaine et au bien humain, à ce qui est bon pour l'homme.

I.C – L'idée centrale du libéralisme

On peut donc exprimer l'idée centrale du libéralisme de la façon suivante : la liberté – qui est définie par le libéral comme capacité à se déterminer sans contrainte – n'est pas seulement un bien, mais le bien suprême, et finalement le seul vrai bien.

Notons bien les deux éléments essentiels de cette définition-résumé du libéralisme :

1°/ une certaine définition de la liberté : capacité à se déterminer sans contrainte ;

2°/ la place de la liberté dans la hiérarchie des biens : la liberté est le bien suprême, le seul vrai bien, c'est-à-dire elle est une fin en soi.

Dans la notion libérale de la liberté sont ainsi inscrites la négation de la nature humaine au nom de la liberté et l'affirmation de l'autonomisme moral. En effet, lorsque l'on définit, comme saint Thomas, la liberté par rapport son sujet – la volonté – et par rapport à son objet – le bien humain –, la liberté est toujours liée à la nature humaine, de deux manières : elle est une qualité de la volonté et elle regarde un bien pour l'homme. Mais le libéral affirme que la nature humaine est elle-même liberté : la liberté n'est plus pour lui une propriété de la nature humaine, elle ne regarde plus un bien pour l'homme. La définition libérale de la liberté nie donc la nature humaine. En conséquence, il n'y a plus de bien ni de mal objectifs, puisqu'il n'y a plus de nature humaine pour mesurer la bonté des choses : notre nature ne nous indique plus ce qui est bon. L'humanité, qui est finalement pure liberté, définit elle-même les normes de sa propre existence, décide de ce qui est bon ou mauvais : c'est ce que l'on appelle l'autonomisme moral.

Avant d'aborder l'étude du libéralisme tel qu'il s'est effectivement développé, nous pouvons faire deux remarques. Premièrement, notons que la plupart des doctrines politiques modernes découlent de cette idée centrale, avec tous ses présupposés et toutes ses conséquences. Elles ne distinguent que par l'application qu'elles font respectivement cette idée. Deuxièmement, signalons que, si nous regardons le libéralisme « intégral » nous pourrons, certes, y distinguer un forme théologique, une forme politique, une forme culturelle, une forme économique (le « libéralisme » tel qu'il est entendu couramment). Mais ces diverses formes du libéralisme ne sont pas séparables, car elles découlent d'une même idée. Il est ainsi illusoire de prétendre séparer le libéralisme économique (qui serait « bon » dans une perspective dite « conservatrice ») du libéralisme culturel (qui serait « mauvais » dans la même perspective).

II – Analyse du libéralisme selon ses causes (4)

Nous nous proposons de décrire le libéralisme à partir de ses causes. Ainsi, nous allons étudier :

– sa cause efficiente, c'est-à-dire ce qui l'a produit : les guerres de religion en Europe ;

– sa cause formelle – ce qu'il est en lui-même : une certaine vision, individualiste, de l'homme et de la liberté ;

– sa cause matérielle, c'est-à-dire ce sur quoi il repose : la technique et le commerce, ou plutôt une certaine conception de ceux-ci (c'est ici que l'on retrouvera le libéralisme économique) ;

– sa cause finale, c'est-à-dire le but vers lequel il tend : la soumission de l'homme au système économique.

II.A – L'origine historique du libéralisme : les guerres de religions

Suite au traumatisme des guerres de religion (XVIe et XVIIe siècles), le discrédit est jeté sur l'idéal antique de la politique. La fin de l'État ne peut plus, semble-t-il, être la recherche du bien commun – déduit d'une religion ou d'une loi naturelle –, qui suppose la recherche de la vérité (5), mais il doit se contenter d'assurer le respect des droits individuels. L'État doit donc se contenter de faire vivre ensemble les individus humains, qui ne sont plus perçus, à cause des guerres, comme des animaux politiques, sociables, capables de vivre en société, mais comme des loups les uns pour les autres (6) .

II.B – L'essence du libéralisme : imposer une certaine vision de l'homme

II.B.1 – L'idée moderne de l'homme

Nous allons revenir sur l'essence du libéralisme, dont nous avons exposé l'idée centrale dans la première partie. Rappelons cette idée comporte deux éléments essentiels : la négation de la nature humaine et l'affirmation que la liberté – définie sans référence à la nature humaine, ni au bien – est le bien suprême.

Ces deux aspects constituent finalement les traits caractéristiques de l'idée moderne de l'homme, telle qu'elle a été façonnée par des penseurs comme Guillaume d'Occam, Martin Luther et Pic de la Mirandole. Pour Occam, en effet, « l'homme est un pur individu », ce qui revient à nier l'existence d'une nature commune. Pour Luther, dont les maîtres adhéraient au nominalisme (7) d'Occam, « l'homme est radicalement égoïste », ce qui revient à nier la sociabilité naturelle, qui serait détruite pas le péché originel. Pour Pic de la Mirandole, « la liberté de l'homme est infinie ». S'il n'y a plus de nature, ce qui définit l'homme devient la liberté ; autrement dit, l'homme se définit lui-même.

II.B.2 – L'idée classique de l'homme

Pour saint Thomas et les classiques, cependant, l'homme n'est pas un pur individu sans finalité objective, sans but défini par sa nature. Il a une nature fondamentalement sociale, et son épanouissement plénier a des conditions bien définies, qui permettent de distinguer le bien et le mal.

Lisons saint Thomas :

« Parce que la plénitude d'être entre dans la nature du bien, un être auquel il manquera quelque chose de la plénitude qui lui convient, ne sera pas simplement bon ; il ne l'est que dans un certain sens, en tant qu'il est être. […] Donc toute action aura autant de bonté qu'elle aura d'être ; et autant elle s'éloignera de la plénitude qui convient à l'action humaine, autant elle s'éloignera de la bonté et deviendra mauvaise […] » (8)

II.B.3 – Développements et conséquences de l'idée moderne de l'homme

II.B.3.a – L'individualisme

Voyons comment l'idée moderne de l'homme est mise en application dans la doctrine libérale.

On lit par exemple chez Thomas Hobbes :

« Il faut donc en venir là, que nous ne cherchons pas de compagnons pour quelque instinct de nature, mais bien pour l'honneur et l'utilité qu'ils nous apportent ; nous ne désirons des personnes avec qui nous conversons qu'à cause de ces deux avantages qui nous en reviennent. » (9)

« Il n'existe rien de tel que la fin dernière ou le bien suprême, comme on le dit dans les livres de la morale vieillie des philosophes. » (10)

Ainsi, l'ordre politique n'est plus fondé sur la recherche du bien commun objectif. Celui-ci est en effet attaché à la nature humaine. Mais l'ordre politique libéral se fonde sur des passions simples, fondamentales, attachées à l'individu : peur de la mort, soif d'aisance matérielle, libre épanouissement de l'arbitraire subjectif.

II.B.3.b – Les droits de l'homme

De cette vision s'ensuit une liste de droits absolus : sûreté, propriété, liberté, etc. La vie sociale n'a plus rien de naturel, elle n'est plus qu'un artifice au service de la liberté individuelle.

Le rôle de l'État est réduit à celui d'un simple gendarme : il s'agit de permettre à chacun de déployer sa liberté sans empiéter sur celle des autres. On connaît bien la phrase suivante qui est comme une définition de cette liberté coupée de la nature humaine : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » (11; 12).

II.B.3.c – Le juridisme positiviste

La notion de « bien », elle-même fondée sur la notion de nature, est remplacée par la notion de « juste », laquelle est évidemment tronquée car coupée de toute référence au bien. Le bien peut être ici sommairement défini comme un ensemble de choses, de conduites présentées comme préférables, en référence à un critère objectif (la nature humaine, en particulier). C'est normalement sur cette notion de bien que se fonde l'idée de juste. Cependant, dans la conception moderne et libérale, le juste est l'ensemble des procédures formelles qui permettent de faire coexister les individus, ceux-ci restant libres de définir le bien comme ils l'entendent. La puissance publique ne promeut donc plus le bien, mais se borne à prescrire le juste.

II.B.3.d – La logique contractuelle

Il en résulte une soumission des rapports sociaux à la seule logique contractuelle. Le contrat, envisagé comme limitation réciproque de la liberté, envahit toutes les dimensions de l'existence (économique, certes, mais ensuite, culturelle, sociale, « sociétale », etc.). Du moment que les contractants sont d'accord, et que les procédures formelles sont respectées, l'État libéral n'a – de soi et dans l'absolu – rien à objecter.

En effet, une objection serait ici la conséquence d'une conception objective du bien, qui précéderait la conception du juste, c'est-à-dire une intrusion philosophique ou religieuse contraire à la neutralité morale de l'État libéral.

À la limite le seul mal véritablement reconnu et combattu par l'État libéral, c'est l'opposition à l'idée qui l'a fait naître, c'est-à-dire l'affirmation qu'il existe un bien et un mal objectifs, déterminés en référence à la nature humaine.

II.B.3.e – Conclusion : la loi fondamentale du libéralisme

On peut résumer ces observations en dégageant la « loi fondamentale » du libéralisme. Refusant les notions de nature et de loi naturelle, ce dernier érige comme principe que la liberté est le bien suprême et il en résulte que tout ce qui est susceptible d'être désiré, et ne bafoue pas le consentement d'un autre individu accédera un jour au statut de droit de l'homme. L'évolution récente de nos sociétés modernes fournit une foule d'exemples attestant de la vitalité et de l'efficacité regrettables de cette loi fondamentale.

II.C – Le support du libéralisme : l'économie libérale

II.C.1 – Libéralisme et économie

Nous avons vu l'importance que jouent, dans la vision libérale, la notion de contrat et la recherche de l'intérêt personnel pour le développement des rapports sociaux. Il en résulte logiquement que l'économie est la « matière » par excellence sur laquelle peut s'appliquer l'idée libérale avec ses conséquences.

Dans l'échange marchand, en effet, chacun cherche son intérêt et la seule contrainte est le consentement d'autrui. Pour le libéral, l'échange est donc possible, il y a un « droit » à l'échange, dès qu'il y a un intérêt et un consentement, indépendamment de toute référence au bien humain (13) .

Dans cette logique, on confie le fonctionnement de la société à la régulation automatique, impersonnelle et amorale, de la loi de l'offre et de la demande. Avec les lois du marché, le libre cours laissé aux égoïsmes aboutit à la réalisation de la prospérité générale : « les vices privés font la vertu publique. » (14)

Avec le libéralisme économique, on ne sort pas de la vision libérale. On peut cependant dire que cette vision « change de signe ». L'homme reste un individu égoïste défini par la seule liberté, mais cet égoïsme devient le ressort de la prospérité économique et de la paix sociale. Le développement de l'économie libérale s'accompagne donc logiquement d'un éloge croissant de ce qui était jusqu'alors considéré comme des vices à combattre.

Il n'y a là rien de surprenant : on a dit en effet que le libéralisme « neutralisait » la vie sociale, la libérant de la philosophie, de la religion et même de toute morale naturelle (de sens commun), c'est-à-dire de toute référence au bien, pour ne promouvoir que le juste, conçu comme le respect purement formel des procédures contractuelles. En conséquence, la sphère économique, qui est « naturellement » la sphère par excellence du contrat, se retrouve, en climat libéral, complètement autonome vis-à-vis de la morale.

Nous pouvons rapidement évoquer l'évolution libérale de la théorie économique et la matrice que celle-ci a constitué pour le développement des sociétés libérales.

II.C.2 – Évolution libérale de la théorie économique

Avant l'âge moderne, l'économie reste soumise aux régulations de la sociabilité primaire. Ainsi, par exemple, de nombreux secteurs d'activité sont structurés par les usages et les coutumes des corporations, etc. Mais, avec l'avènement des doctrines libérales, l'économie se libère de ces régulations. La théorie économique n'est plus descriptive (« c'est ainsi que cela fonctionne »), mais prescriptive (« il faut que ça marche ainsi ») (15) : elle dit comment les hommes doivent vivre pour que l'économie tourne à plein régime.

Le principal aspect de la théorie économique libérale – prescrit et non seulement décrit – est peut-être la liquidité des facteurs de production (capital et travail). Pour produire des biens que je pourrai vendre, j'ai en effet besoin, d'une part, de matières premières, d'outils, de machines, etc., toutes choses que j'achète, et, d'autre part, de personnel : ouvriers, cadres, etc., que je dois payer. J'ai donc besoin de capital et de travail. Personne ne nie cela.

Cependant, la théorie économique libérale affirme qu'il faut, pour que la loi de l'offre et de la demande s'exerce partout avec un minimum de contraintes :

  • que les échanges de capitaux s'inscrivent dans une économie boursière mondialisée, avec les effets néfastes que l'on connaît : dés-économies d'échelles, etc. contraires à l'allocation optimale des ressources ; disparitions des nations ;

  • que les travailleurs soient « liquéfiés » : mobiles, flexibles, adaptables, avec pour conséquence la lutte contre les « viscosités » que sont les structures familiales ; les attachements régionaux, nationaux ; la morale et la religion, etc.

En résumé, l'économie libérale tend à dissoudre tous ces facteurs « visqueux », pour atteindre une parfaite liquidité et réaliser fluidité utopique de son modèle mathématique a priori. Or, ces « viscosités » sont précisément les structures qui correspondent à l'idée « classique » de l'homme, qui fait référence à une nature humaine, et à un bien humain, c'est-à-dire à une fin à atteindre, en relation avec cette nature, au plan individuel et social. On comprend ainsi qu'il est impossible de séparer le libéralisme économique du libéralisme politique (qui donne lieu au libéralisme dit « culturel » ou « sociétal »), puisque le premier réalise ce que demande le deuxième, et que le deuxième donne sa caution « morale » au premier. Le libéralisme est nécessairement intégral.

II.C.3 – L'économie libérale et la transformation de la nature humaine

Ainsi, le libéralisme, grâce à son support économique, tend à « transformer » (16) l'homme conformément à l'idée de l'homme sur laquelle il se fonde. Le libéralisme n'est donc pas réaliste, contrairement à ce que l'on pourrait croire, mais il repose sur un cercle vicieux : il impose une certaine idée de l'homme ; il tire de cette idée la justification de ses pratiques ; ces pratiques transforment ensuite effectivement l'homme, le rendant toujours plus conforme à l'idée libérale.

Comme le souligne bien Frédéric Guillaud :

« Le libéralisme n'a de cesse de bouleverser le monde humain pour y faire advenir la fiction qu'il avait présentée comme son point de départ : l'homme de l'état de nature, solitaire, déraciné, guidé par la peur et l'intérêt. […] Le programme complet du progressisme culturel et sociétal est la superstructure idéologique du libéralisme économique » (17)

L'économie libérale n'est donc pas conservatrice, comme on l'entend souvent, mais révolutionnaire. Elle est indissociable du progressisme idéologique qui caractérise le libéralisme dans son ensemble. L'économie de marché est solidaire de la libération des mœurs, le libéralisme économique est indissociable du libéralisme politique. Marx écrivait ainsi : « Le capitalisme ne peut exister sans révolutionner constamment l'ensemble des rapports sociaux. »

II.C.4 – Le libéralisme et le respect des libertés naturelles

On pourrait cependant formuler l'objection suivante : le libéralisme, c'est aussi le rejet du collectivisme, c'est-à-dire, entre autres choses, le respect de la propriété privé, l'affirmation du principe de subsidiarité, etc. Il semble donc bien qu'on puisse tout à fait être libéral en ce sens, sans pour autant adhérer aux impératifs libéraux dans d'autres domaines.

À cela il faut répondre que nous ne remettons pas en question le respect de la propriété privée, ou du principe de subsidiarité. Mais nous nions que ce soit là que réside l'essence du libéralisme.

En effet, la propriété privée, ainsi que ce que recouvre le principe de subsidiarité, sont des libertés économiques naturelles. Le libéralisme est tout autre chose. Il n'affirme pas seulement que la propriété privée est le meilleur moyen de mettre en valeur les richesses de la terre ; mais il affirme que le libre jeu du marché (la loi de l'offre et de la demande imposée toujours et partout) est le seul moyen légitime (c'est-à-dire, pour le libéral, respectueux des libertés individuelles (18)) de déterminer ce qui doit être produit et consommé.

II.D – L'aboutissement du libéralisme : la soumission de l'homme au système économique

Pour le libéral, donc, le seul but qui doit guider l'économie est l'accroissement de la valeur ajoutée (la différence entre le prix de production et le prix de vente). On a donc une économie sans finalité, du moins sans finalité humaine. L'économie libérale est dépourvue de finalité car c'est la nature qui assigne la fin, le but, et l'économie libérale se construit, comme l'ensemble de la doctrine libérale, sur la négation de la nature.

À partir du moment où un produit se vend, c'est qu'il satisfait le désir (éventuellement fabriqué) de ceux qui l'achètent. Dans ce cadre, le bonheur collectif correspond à la somme des satisfactions individuelles, validées comme il se doit par des actes d'échange économique : en bref, pour le libéral, il faut mesurer le PIB, car il y a comme une équivalence entre bonheur social, croissance du PIB (19) et création de valeur : « On accorde à la valorisation du capital un rôle directeur de la société. Tout ce qui est bon pour lui sera réputé bon pour les hommes. » (20)

Or, le niveau de création de richesses est une donnée que l'on peut quantifier, une donnée « objective » (à ce point de vue du moins), tandis que le bien humain est réputé subjectif et relatif, puisque chacun est libre – absolument – de se définir et, par conséquent, de définir son bien.

Le seul indicateur et, par conséquent, le seul objectif, la seule fin sera l'élévation le niveau de création de valeur. Le moyen devient fin :

« À ce stade de son développement, le système économique [libéral] ne produit pas des choses pour satisfaire des besoins, mais il crée des besoins pour pouvoir produire, vendre et ainsi satisfaire l'exigence d'accroissement du capital. » (21)

CONCLUSION

Le libéralisme est né de la rencontre entre l'idée moderne de l'homme et le mécanisme du marché et aboutit à cette conclusion que tout ce qui est susceptible d'être désiré est non seulement devenu un droit, mais un produit, c'est-à-dire une marchandise, capable de valoriser le capital. Cette idée moderne de l'homme repose sur la négation de la nature humaine. Le mécanisme du marché – proposé et imposé comme seule loi de l'économie – suppose et encourage tout à la fois cette négation de la nature humaine.

Finalement, le libéralisme, inséparablement philosophique, politique, et économique, c'est la négation de la nature humaine et, par conséquent le refus du statut de créature. « Vous serez comme des dieux » (Gn 3,5) : la promesse du serpent se réalise, l'homme libéral n'est plus créé, il est auto-créé. Mais l'aboutissement, c'est l'émergence de la « Bête », le système économique libéral, qui ravale lui-même les hommes au statut de rouages impuissants : « On lui donna […] de faire en sorte que fussent mis à mort tous ceux qui n'adoreraient pas l'image de la Bête. » (Ap 13, 15)

L'urgence est donc de retrouver le sens de la nature humaine. De là, et de là seulement, découlera une conception correcte de la liberté, du bien et des finalités de la vie humaine, fondement incontournable d'une société humaine respectant son origine naturelle.

Bibliographie :

  1. Frédéric Guillaud, « Qu'est-ce que le libéralisme ? », Tu es Petrus n° XV (Juin 2017), pp. 3-13

  2. Louis Jugnet, « Vérité et libéralisme », Louis Jugnet, Cahier n° 1, 1975, pp. 13-18

  3. Louis Salleron, Libéralisme et socialisme du XVIIIe siècle à nos jours, C.L.C., Paris, 1978

Références :

  1. Neymarck, Vocabulaire, Article « Liberté », cité et commenté par Louis Salleron, Libéralisme et socialisme du XVIIIe siècle à nos jours, C.L.C., Paris, 1978, pp. 19-20.

  2. ST1-2 q10 a2

  3. Traduction personnelle, d'après Réginald Garrigou-Lagrange OP, La Prédestination des saints et la Grâce, DDB, Paris, 1936, p. 158

  4. Cette deuxième partie s'inspire largement de l'article de Frédéric Guillaud, « Qu'est-ce que le libéralisme ? », Tu es Petrus n° XV (Juin 2017), pp. 3-13

  5. Cf. Louis Jugnet, « Vérité et libéralisme », Louis Jugnet, Cahier n° 1, 1975. L. Jugnet expose énergiquement comment le réalisme s'oppose au libéralisme. Le seul libéral cohérent est le sceptique, mais il a alors l'esprit malade. Le réaliste, lui, celui qui croit, qui sait, que notre esprit est capable de savoir, ne peut pas, ne doit pas être libéral : « Il est impossible d'être vraiment certain de quelque chose, d'être prêt à donner sa vie pour une cause, et de se comporter en pratique comme si l'erreur avait les mêmes droits que la vérité et si la propagation du mal était chose indifférente. Il faut servir la vérité politique comme les autres. Ses droits passent avant ceux des individus. » (p. 18) On lit plus loin quelques lignes à méditer : « [Ceux qui ont charge de défendre la vérité politique doivent] briser la résistance dans toute la mesure du possible, avec humanité, mais sans vaine sensiblerie. Toute vérité est grosse d'un minimum de violence légitime. » (p. 18)

  6. Selon la célèbre expression de Plaute, reprise par Thomas Hobbes, De Cive (Épître dédicatoire) : « L'homme est un loup pour l'homme. »

  7. Le nominalisme est cette doctrine philosophique qui, en particulier, nie la réalité des natures et ne reconnaît que l'existence de purs individus.

  8. ST1-2 q18 a1

  9. Hobbes, Du Citoyen, Section 1, chap. 1, § 2

  10. Hobbes, Léviathan, I, 11

  11. Dans la « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » du 26 août 1789, on lit : « Art. 4. – La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. » On retrouve la même idée dans la deuxième « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen », préambule de le Constitution du 24 juin 1793 : « Art. 6 – La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui : elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu'il te soit fait. » Malgré la référence à la nature comme « principe » de la liberté, la définition qui en est donnée ne fonde aucunement la liberté sur la nature humaine.

  12. Cf. Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, 1795 (Premier supplément). Pour Kant Les procédures libérales devraient permettre de faire vivre ensemble un peuple de démons – pourvu qu'ils aient un certain sens de leur intérêt bien compris.

  13. L'intérêt peut évidemment être ordonné au bien humain, mais il ne l'est pas par lui-même.

  14. Bernard Mandeville, La fable des abeilles, 1705

  15. La célèbre loi de l'offre et de la demande est, certes, comme loi économique, descriptive. Elle prédit comment évolue un prix lorsqu'il n'y a pas de contraintes. Mais la théorie économique devient prescriptives lorsqu'elle impose que les conditions minimisant les contraintes doivent être promues toujours et partout afin que l'évolution des prix suive la loi de l'offre et de la demande sur échelle géographique et humaine toujours plus large.

  16. Il ne s'agit évidemment pas d'une transformation réelle de la nature humaine, qui reste ce qu'elle est, mais d'une transformation du comportement des hommes, qui s'oppose toujours davantage à ce qu'exige leur nature.

  17. Frédéric Guillaud, art. cit., p. 10. Nous soulignons.

  18. On notera d'ailleurs que le libéral parle de libertés « individuelles » (les fameux « droits » – attachés à la personne, abstraction faite de sa nature et, donc, de sa fin), là ou le réaliste parle de libertés « naturelles ».

  19. Produit Intérieur Brut : la somme des richesses produites dans le pays pendant un an.

  20. Frédéric Guillaud, art. cit., p. 12

  21. Ibidem

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