• Pierre Saint-Servant

Se reconquérir soi-même


Si l’on s’interroge sur la nécessité de se reconquérir soi-même, c’est bien que nous avons été dépossédé, que nous avons cédé du terrain. Au sein de notre famille, tout le monde voit bien l’urgence de reconquérir notre souveraineté nationale - c’est à dire la maîtrise de notre destin, notre suprématie civilisationnelle - la survie de notre peuple. En revanche, la maîtrise de nous-mêmes, de nos caractères, de notre imaginaire, de notre capacité à vouloir et maintenir paraît souvent secondaire. C’est pourtant l’urgence vitale.

Rien ne sert de s’autoflageller inutilement. Notre génération n’a pas à rougir de sa prise de conscience, après une génération - celle de nos parents - qui fut très largement celle de l’amnésie, de l’absence de transmission, de l’embourgeoisement comme seul horizon. Jacques de Guillebon a fortement résumé cela dans son ouvrage « Nous sommes les enfants de personne ».

Nous devons cependant voir clair et nous reconnaître bavards, narcissiques, superficiels. Nous n’avons que faire de cyberguerriers incapables de se défendre face à la racaille, de géopoliticiens en carton qui devraient commencer par ranger leur chambre, d’intellectuels aux mille livres qu’aucune lecture n’a en fait rendu plus courageux, plus solide, plus aimant, plus équilibré.

Certains ont prétendu qu’une révolution conservatrice a vu le jour avec la mobilisation de la Manif pour tous. C’est aller un peu vite. On ne mesure pas une révolution à la poussée de certains « hashtags » ni aux succès de librairie de quelques auteurs réacs. Une révolution est la traduction d’une pensée en actes et l’imprégnation profonde d’une minorité agissante. La révolution conservatrice allemande - dont je ne saurai trop vous conseiller d’épuiser l’étude - fut tout autant le fait des mouvements de jeunesse, mélange de l’expérience des corps-francs et des Wandervogel, que de quelques intellectuels solides.

Que vaudrait une victoire politique sur un peuple de larves ? Qui n’éclaterait pas de rire devant une minorité se prétendant agissante alors qu’elle ne rassemblerait que quelques adulescents en pleine rebellitude ?

Dominique Venner avait juger cette question centrale dès la rédaction de son petit livret intitulé Pour une critique positive. Plus tard il résumera :

« Mes choix profonds n’étaient pas d’ordre intellectuel mais esthétiques. L’important pour moi n’était pas la forme de l’Etat - une apparence - mais le type d’homme dominant dans la société. Je préférais une république où l’on cultivait le souvenir de Sparte à une monarchie vautrée dans le culte de l’argent. Il y avait dans ces simplifications un grand fond de vérité. Je crois toujours aujourd’hui que ce n’est pas la Loi qui est garante de l’homme mais la qualité de l’homme qui est garante de la Loi ».

Au fil de nos renoncements, de nos fatigues, de nos compromissions, nous sommes tous, à des degrés divers concernés. Nous avons tous cédé du terrain à « l’esprit du monde ». Un esprit qui est autrement plus tordu, grisâtre et désespérant qu’aux temps évangéliques.

Alors ?

Alors : au travail ! Tâchons de nous fixer quelques règles, de tracer quelques caps. Sur lesquels nous pourrons revenir quotidiennement. Comme certains d’entre nous le firent longtemps sur la loi scoute.

1) Notre catholicisme n’est pas un christianisme de pain d’épices.

L’expression est de Bernanos. Commençons avec ces deux citations :

« Les catholiques sont vraiment insupportables dans leur sécurité mystique. Le propre de la mystique est au contraire une inquiétude invincible. S’ils croient que les Saints étaient des Messieurs tranquilles, ils se trompent ».

Plus loin :

« La plupart des catholiques ne considèrent les évangiles que comme une espèce de code moral qui leur permet le salut éternel, en récompense de l’honnête exécution du devoir social (…) L’homme ne se rejoint que dans l’héroïque. Le soldat au front, le coureur pendant la course, l’amant dans la passion, sont vrais, et connaissent la vérité et les dimensions du monde. Tous les autres se traînent dans le mensonge ».

En bref chassons le pharisien qui est en nous, refusons le quiétisme. Sortons du tranquille vernis social de nos paroisses. Laurent Dandrieu a brisé l’affreux corset moral que faisait peser un épiscopat lâche sur les problèmes d’immigration. Poursuivons l’assaut pour assumer pleinement un catholicisme qui ne considère pas la défense de notre héritage comme une maladie honteuse. Point qui nous est cher, à Victor et à moi, brisons l’idée qui veut que le seul engagement valable pour un catholique soit celui de la « défense de la Vie ».

2) Réapprenons la durée.

Le consommateur zappe, l’homme debout s’efforce de durer. Nous sommes souvent frappés par des exemples de fidélité : pensons à ces vieux bénédictins qui fêtent soixante ou soixante-dix ans de vie monastique ; au choeur Montjoie et ses quarante années de transmission par le chant, aux militants infatigables que furent Dominique Venner, Jean Mabire, Jean-Claude Valla hier ; Alain de Benoist, Jean-Yves Le Gallou ou Philippe Conrad aujourd’hui.

Faisons aussi nôtre cet esprit de longue durée qui était celui de l’aristocratie française comme celle du paysan médiéval : conscience profonde de n’être que le petit maillon d’une chaine. Planter des chênes qui ne seront abattus que 200 ans plus tard.

« N’espère rien de l’homme s’il travaille pour sa propre vie et non pour son éternité » lit-on dans Citadelles. Ce qui est vrai temporellement comme spirituellement.

Un peu plus loin Saint-Ex par la voix du narrateur enfonce le clou : « Tu n’as rien à espérer si rien ne dure plus que toi (…) Je te désire permanent et bien fondé. Je te désire fidèle ».

3) Chevauchons le monde virtuel en lui mettant le mors entre les dents

Notre génération est celle de la dépendance technologique. Nous sommes tous frappés. Et nous ne mesurons encore bien peu toutes les conséquences psychologiques, intellectuelles et sociales qui en découlent. Il faut donc un traitement de cheval et une hygiène radicale dans ce domaine. Les réseaux sociaux seulement si l’on a quelque chose à dire. Sans narcissisme : le syndrome Nabilla frappe massivement nos milieux. Une piste ? 1 jour de sevrage complet par semaine ! Le dimanche ? Cela a d’ailleurs plus à voir avec la poursuite d’un psychisme sain qu’avec une quelconque bondieuserie.

Tesson : « La société du spectacle a fait de nous des cameramen permanents. Quelle étrange chose, cette avidité de clichés chez des gens qui se pensent originaux. Quelle indigestion cette boulimie d’images. »

Mais un pas de côté est possible : « Nous étions de plus en plus nombreux à développer une allergie spirituelle à ces illusions virtuelles. Bientôt nous nous réfugierions dans les bois. Nous serions liés aux bêtes, aux forêts, à l’amitié, à nos morts, à nos livres. Nous serions déliés des machines. Nous couperions le bois, viderions des seaux de vin, ferions l’amour, lirions des poèmes. Et nous serions vivants parce que déconnectés ».

4) Cessons d’être les catins du système

Nous sommes tous à des degrés divers, marchands du temple. La sociologie de nos milieux veut que fleurissent notaires, contrôleurs de gestion, chefs de produits, assureurs ou banquiers. Nous avons renoncé aux métiers de la transmission : ceux de l’enseignement, du journalisme, du social. Nos parents nous ont peu ou prou transmis le mépris des métiers du savoir-faire : charpentiers, plombiers, tailleurs de pierre, restaurateurs ou vignerons. Pas étonnant que notre « vision du monde » ne trouve plus nulle part ou s’incarner. Inversons la tendance, chacun à notre mesure, sans quoi nous demeurerons des brasseurs de concepts, autrement dit de ridicules moulins à vent remplissant leur PEA.

Saint-Exupéry, toujours : « Chante assez fort le cantique du travail noble, qui est sens de l’existence, contre le cantique du loisir qui relègue le travail au rang de l’impôt et morcelle la vie de l’homme entre travail d’esclave et loisir vide ».

« Travail d’esclave et loisir vide », c’est l’ouvrier devant sa chaîne de production et le cadre marketing qui ne communient qu’en un seul lieu : devant les grimaces de Cyril Hanouna.

5) Cessons de nous comporter en consommateurs

Cela a deux dimensions : soyons acteurs de nos vies et non consommateurs. Soyons fiers de nos devoirs et méprisons ceux qui réclament des droits.

Saint-Exupéry tenait pour très misérable la religion des droits de l’homme : « Une civilisation repose sur ce qui est exigé des hommes, non sur ce qui leur est fourni ».

Et dans le concret du quotidien, cessons de contribuer à l’enlaidissement du monde en sacrifiant à la loi du « moins cher ». En ce domaine, les bobos sont meilleurs que nous. Achetons peu, de bonne qualité. Chassons les matériaux de synthèse de nos intérieurs, restaurons le bois, la pierre qui nous parlent tout autant du Beau que les livres que nous accumulons.

Aidons ceux qui produisent avec coeur. Discriminons à tour de bras !

6) Réapprenons la sérénité et la lenteur

Il ne faudrait pas laisser ce sujet aux revues de bonnes femmes ménopausées alors que la question a été considérée comme centrale par 1600 ans de tradition monastique.

C’est l’étonnement du Petit Prince : « Les hommes, ils s’enfournent dans les rapides, mais ils ne savent pas ce qu’ils cherchent. Alors ils s’agitent et tournent en rond ». Pensez à Chatelet ou à La Défense à 8h du matin et l’image s’éclairera pour vous.

Dans Citadelle, Saint-Exupéry écrit : « Je veux qu’ils ne nourrissent de silence et de lenteur ».

Venner, qui n’était pas vraiment dans l’esprit Psychologie magazine, aimait répéter que « l’effervescence n’est pas la révolution ».

7) Faisons à nouveau travailler nos mains et nos têtes

C’est une grande maladie de notre époque. Nous ne créons plus. Ou alors quelques talentueux graphistes sur Photoshop. Mais qui sculpte ? Qui peint ? Qui écrit les poèmes des temps qui sont les nôtres ? Qui apprend l’art d’assembler des meubles ? Qui calligraphie ? Qui sait soigner les abeilles en ses ruches ?

« Je connais ces races abâtardies qui n’écrivent plus leurs poèmes mais les lisent » prévient Saint-Ex

et pourtant « Toute oeuvre est une marche vers Dieu ».

Tesson n’est pas très loin : « Un seul beau geste vaut des années d’effort ».

Faisons taire nos langues et parler nos mains. D’ailleurs nos enfants nous aident ici : ils s’extasient bien plus souvent devant leur père maladroit qui fabrique des volets de chêne ou leur mère qui brode que devant de longs discours.

8) Un corps dans lequel l’âme se plaise

Notre époque est celle des corps malades, chétifs ou obèses, ravagés par la malbouffe, les mauvais alcools et la drogue. C’est aussi une réalité de la France périphérique que notre peuple s’affaisse dans le même mouvement qui le voit remplacé. (cf François Bousquet : « cas soc’ » et racailles)

Parallèlement, toute la machine à fantasmer de la société de consommation, dont la frustration est un ressort fondamental, se déploie. Les spots des pubards comme les clips de l’industrie porno mettent en scène des corps artificiels qui aggravent encore la déchirure de l’homme contemporain vis à vis de son corps. Ceci dès le plus jeune âge.

Attention, en revers de cette médaille, un certain dolorisme frappe certains milieux catholiques. Le corps n’y est plus qu’une bête à dominer alors qu’il est en réalité un « temple de l’esprit » à embellir chaque jour. Sans sombrer dans l’hygiénisme, le mens sana in corpore sano ne semble pas réserver aux « affreux païens ».

En dernière analyse, il est difficile de croire qu’un militant complet se sente dispenser d’avoir les ressorts suffisants pour sa défense personnelle et celle des siens. Sports de combat, bûcheronnage, rugby sont à des degrés divers très salutaires.

9) Faisons de nos familles des citadelles et réapprenons l’esprit de communauté

Ce n’est pas le tout d’avoir agité des drapeaux roses et bleus sur les avenues chic de Paris mais nos familles ont pour la plupart subi les assauts de l’époque : divisions, divorces, perte de la transmission, individualisme. Tachons, autant que faire se peut, de redresser les vieux murs, et si l’effort nous semble vain, faisons-le au moins pour nos enfants, qui auront l’immense chance de pouvoir s’appuyer sur une famille soudée. Le sens de la lignée doit être pour eux une évidence.

Quant à nos familles « choisies », nos communautés militantes, amicales, donnons-leur beaucoup. Chassons à coups de pieds au cul les bavards impuissants, les coupeurs de cheveux en cinq, les esclaves du ressentiment et les éternels défaitistes. L’époque est assez difficile pour ne pas avoir de saboteurs qui nous tirent vers le bas. Avec les autres, tâchons d’être bienveillants, indulgents, prêts à rendre un service qui coute. La solidité d’une communauté se mesure aux sacrifices que les uns consentent pour les autres, à temps et à contretemps.

S’il y a une communauté des saints, elle agit aussi pour les pécheurs qui ferraillent, ici et maintenant. Cette idée doit devenir pour nous une évidence, et chaque jour nous devons la prouver par nos actes. Bernanos était possédé toute sa vie par ces vases communicants, qu’il résumait ainsi : « On ne meurt jamais pour soi seul, mais les uns pour les autres ».

10) Authentifions nos idées par nos actes

Nous faisons partie de cette troupe maudite des catholiques identitaires. Les flèches en carton que nous décochent les moribonds de la démocratie chrétienne ne nous effraient pas beaucoup. En revanche, nous devons être effrayés par ce que cela exige de nous. Dominique Venner a répété en de nombreux endroits de son oeuvre l’impératif d’authentifier un idéal par des actes. « Une éthique du service et une ascèse de la tenue » étaient pour lui ce qui définissait la vraie noblesse, bien plus que la naissance.

C’est peut-être avec lui que nous allons clore cette conférence, cet extrait, j’espère que vous le connaissez tous :

« Exister, c’est combattre ce qui me nie. Etre un insoumis ne consiste pas à collectionner des livres impies, à rêver de complots fantasmagoriques ou de maquis dans les Carpates. Cela signifie être à soi-même sa propre norme par fidélité à une norme supérieure. S’en tenir à soi devant le néant. Veiller à ne jamais guérir de sa jeunesse. Préférer se mettre le monde à dos que se mettre à plat ventre. Dans les revers, ne jamais se poser la question de l’inutilité de la lutte. On agit parce qu’il serait indigne de baisser les bras, et mieux vaut périr en combattant que se rendre ».

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