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Olé ! Olé ! Olé !



Pendant que des milliers de pèlerins battaient la glaise et le pavé pour rejoindre Chartres, à l’autre bout de la France, dans son coin méridional, bercé par la poésie de pierre blanche héritée de Rome, celle des arènes et des colonnes doriques, l’atmosphère était à la fois différente et similaire. A la Pentecôte, comme chaque année, c’est la féria. Alors qu’on remplit son vide existentiel par une débauche de boisson, dans les rues jonchées de verre, de mégots et d’urine, on respire un autre air, celui des cimes, dans le colisée nîmois qui reçoit l’honneur d’offrir au monde un spectacle de lumière et de sang, de sueur et d’élégance, de finesse et de virilité : la corrida.


La lutte opposant l’homme au taureau, réfractaire à tout instinct grégaire, bête solitaire de combat, plonge ses racines dans le Xe siècle ibérique saturé de chevauchées sauvages où Maures et fils de Wisigoths, convertis à la vraie foi, s’éperonnaient dans les plaines rocheuses de Castille, les sierras arides de l’Andalousie et les vallées touffues des Pyrénées. D’abord aristocratique, variante des tournois de chevalerie, la corrida, qui ne portait pas encore ce nom-là, prenait la forme d’assauts à la lance, menés par des seigneurs contre les toros, pour éprouver leur vaillance et maintenir leur ardeur. La Reconquista enfanta la corrida, qui se développait simultanément sous une forme différente, populaire, à pied, dans les abattoirs où garçons bouchers, pauvres hères et roturiers se donnaient en spectacle, arrachant la gloire par leurs cabrioles spectaculaires, surtout en Navarre.


Alors que les Jeux olympiques de l’Antiquité célébraient le corps humain dans sa nudité animale, sur un mode païen et naturaliste, la corrida habille les toreros de lumière, figures du triomphe de la raison et de la vertu, attributs de l’homme créé à l’image de Dieu, sur la bête à cornes symbole de la brutalité et du péché. Lorsque le toro bravo émerge du tunnel noir comme la faute originelle qui éclate sur nos faits et gestes journaliers, se dresse devant lui, horizontalité déchaînée, la verticalité de l’habit de lumière, qui se déploie, stoïque et maîtresse d’elle-même, dans l’arène image du monde, éternel champ de bataille entre le bien et le mal.


Sport ? Art ? Spectacle ? Ou même, osons le dire, puisqu’il s’agit bien de relier les hommes en les tirant vers le haut… « religion » ? Un peu de tout cela à la fois. Vous souhaitez n’y rien comprendre ? Allez-y seul, clafi de confiance orgueilleuse dans votre capacité d’appréciation d’un art millénaire et complexe. Vous serez sûr de demeurer stérilement opposé à un exemple pur de sacrifice et d’abnégation, de gratuité dans l’héroïsme, tant les cornadas sont nombreuses dans la vie d’un torero. Celui-ci affronte un monstre d’une demi-tonne qui – c’est la règle ! – n’a jamais vu d’homme à pied de toute son existence dorée, passée dans un domaine sauvage avant d’être honoré, puis exécuté conformément à sa nature belliqueuse.


La corrida est une folie, un éternel scandale, tant elle s’encombre de rites et de gestes aussi vitaux que ceux du prêtre à l’autel. La corrida est une liturgie. Y assister, c’est promouvoir une certaine vision du monde, où la grâce s’élève au-dessus de la pesanteur, où la vie et la mort ne sont pas des statistiques mais une tragédie que la bravoure de deux êtres, le toro et son torero, donne à voir sous un jour à la fois nu et habillé, véridique et sublimé, tel Jésus dans l’ostensoir. Olé !

Julien Langella



Retrouvez tous les samedis, dans le Quotidien Présent, les réflexions inspirées par l’actualité à Julien Langella, cofondateur de Génération identitaire et membre d’Academia Christiana.


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