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Je suis pour, la peine de mort selon Bruckberger

Depuis quarante ans, nous entendons dire que l’abolition de la peine de mort est un gain de civilisation. Il aura donc fallu attendre 1981 pour que notre société fasse sa petite révolution et se prétende évoluée ! Un gain de civilisation, vraiment ? Au rang des polémistes, le père Bruckberger est le moins violent mais le plus subtil. Il est piquant mais détaché; radical mais pondéré ; précis sans tomber dans les infinis nuances d’une pensée qui empêchent de toucher la cible. Il n’en fallait pas moins son essai, Oui à la peine de mort, pour voir qu’une plume pût prendre la forme d’une flèche, viser juste, dans le mille, cribler quelques vérités et dézinguer cette affirmation.

Crimes et châtiments de la dictature communiste permettent de comprendre la position du dominicain: « si infliger la peine de mort devait signifier que l’Etat se fait juge des consciences et qu’il se fait juge suprême parce qu’il est l’innocent par excellence, alors la peine de mort est moralement perverse et devrait être à jamais abolie. » Toutefois, le bon père Bruck ne se renie pas: « nous ne saurions justifier la peine de mort que dans le temps, pour des raisons toutes relatives, tenant beaucoup aux circonstances, mais à des circonstances impérieuses. » Si demain, une dictature davosienne s’installait, elle ferait, au nom du bien, autant de morts que le totalitarisme stalinien. Je vois bien revenir aussi Fouquier-Tinville en la personne d’une féministe enragée et fleurir des tribunaux écoresponsables pour éliminer sans émission de carbone les mâles blancs dominants et en faire des copeaux.

Robert Badinter et le père Bruckberger vivent dans deux écosystèmes qui ne se peuvent point comprendre. L’un est un grand bourgeois, avocat et homme politique socialiste; l’autre est dominicain, gaulliste à ses heures. L’un fait valoir des idées paternalistes et compassionnelles inhérentes aux droits de l’homme, aux lumières et à l’humanisme ; l’autre conçoit une métaphysique, croit en Dieu, sait qu’il y a un ciel et une vie après la mort.

Dans sa défense de la peine de mort, le père Bruck revient aux Grecs et nous rappelle qu’ils avaient une vision cosmique de la société, cosmos signifiant l’ordre. La société est régie par un ordre établi ; un homme qui commet un crime (car c’est cela dont il est question) va à l’encontre de l’ordre et sort de la société quitte à faire trembler ses fondements. Pour l’en remettre et rétablir l’ordre, il doit être châtié, marqué physiquement et symboliquement. Puisque nous avons renoncé à la violence, comme un fait politique et historique, mettre à mort un homme, même le pire d’entre tous, n’est plus concevable.

La grandeur de la chrétienté est d’avoir su conserver l’empire gréco-romain sans faire table rase. C’est l’helléno-christianisme. Le Christ lui-même passe sous la plume du dominicain pour un chef-d’œuvre d’accomplissement et non d’abolissement dans le sens où il ne renie pas la Loi : « il a toujours confirmé et appliqué le décalogue qui est le mode d’emploi de l’homme par l’homme ». Le « tu ne tueras pas » ancien se joint à la parole nouvelle : « ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse à vous-même. » Jésus n’abolit pas la loi du talion mais lui donne un sens nouveau : « si le malheur lui arrive d’être un meurtrier, le chrétien plus qu’un autre a le devoir d’entrer de plein gré dans le châtiment qu’il a mérité et de reconnaître, qu’il doit payer de son sang le sang qu’il a versé injustement. » A plus forte raison, cela revient au bon et mauvais larron. La foule se moque de Jésus sur la croix et lui somme de descendre s’il est bien le fils de Dieu ; Gesmas, le mauvais larron, ajoute « n’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même et nous aussi » et Dismas, le bon larron de lui rétorquer « tu n’as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine ! Pour nous, c’est justice, nous payons nos actes : mais lui n’a rien fait de mal », puis de poursuivre: « Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras dans ton royaume. » Les réponses du bon larron au mauvais sont frappantes. Oui, un condamné mérite son châtiment et l’accepte au nom des lois et des commandements. Et oui, parce qu’il y a un Royaume, un au-delà, un condamné peut être sauvé par le repentir, le pardon et la reconnaissance de ses fautes tout en subissant un châtiment ; rien de paradoxal quand on conçoit une hiérarchie entre le divin et les hommes.

Il faudrait rappeler un passage d’une Question brûlante écrite par monseigneur de Ségur au début du XXème siècle. Il raconte l’histoire d’un sergent qui a tué son lieutenant pour se venger d’une punition. Condamné à mort, attendant le jour de son exécution, le sergent Herbuel se rapproche des sacrements : « je suis prêt, que le bon Dieu fasse de moi ce qu’il voudra. Je suis dans une paix profonde : je ne regrette la vie que pour pouvoir faire pénitence. » Cet homme allait à la mort, heureux : « la mort n’est plus rien pour moi. Je sais où je vais ; je vais là-haut, chez mon père. Je suis un grand pécheur, j’ai offensé Dieu ; j’ai péché mais Dieu est bon, et j’ai une confiance immense en lui » et d’ajouter encore : « j’ai eu le courage du crime, il faut que j’aie celui de l’expiation ». On l’exécuta. Monseigneur Ségur, qui était tout jeune aumônier conclue ce court texte ainsi : « et Herbuel parut devant le Dieu qui pardonne tout au repentir ! Que pensez-vous dites-moi, d’une Religion qui fait mourir ainsi un grand coupable ? Et n’y a-t-il pas là de quoi vous faire réfléchir ? »

La société chrétienne distingue ce qui est de la justice des hommes et ce qui est de la justice divine. La cité terrestre et céleste. Il y a le corps et l’âme du condamné. À la société de condamner le corps, aux prêtres de sauver l’âme. Cependant, notre époque laïque, aplatie, sans verticalité, se donne le droit de juger les hommes sans distinguer le corps et l’âme, mettre les deux dans le même panier, les jeter avec la même eau du bain.

La révolution française acte les lumières, le complot d’une nouvelle élite et les effets du temps, par le remplacement d’une classe dominante par une autre classe dominante et le remplacement du christianisme, idéologie de l’ancien régime, par les droits de l’homme, idéologie de la bourgeoisie. Le christianisme compromis et compatible avec la république s’est sécularisé, devenant, comme l’observe Chesterton, fou, tolérant et délavé. L’homme a remplacé Dieu quand les droits de l’homme se sont fondés en religion.

Bruck, dans la poursuite de son argumentation, s’oppose à l’affirmation du même sinistre Badinter : un homme n’est pas coupable. Entendons « coupable » au sens où il ne peut être décapité. Un homme parce qu’il est un homme n’a pas le droit d’être mise à mort. Beccaria voulait sauver l’Homme, idée nouvelle ; Auschwitz termine de le rendre intouchable, inviolable. Il est transmué et sublimé, son visage est marqué par son tampon conceptuel. Un homme est un homme, tout est résumé par cette tautologie. La critique que fait Bruckberger se poursuit quand il dénonce dans le discours de Camus et des abolitionnistes leur exigence d’absolu de la justice humaine. C’est une façon de se mettre à la place de Dieu. L’homme est devenu sacré. Mais c’est un faux sacré. Une justice qui s’exercerait sur l’Homme contre le Mal, le Vice, est inopérante parce qu’elle manie des concepts. Souvenons-nous de la phrase d’Hippolyte Taine : « le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre. » Ce sont des catégories qui se manifestent concrètement dans un réel. Si la justice perd pied et se met à philosopher, elle se trouve bien faible pour juger de vrais crimes et de vrais hommes.

Le même Beccaria dans Des Délits et des peines dénonce la peine de mort qu’il souhaite communier en bagne à vie ; mais quoi ? Est-ce moins pénible qu’un couperet de guillotine ? Qu’il soit six-pieds sous terre ou écarté définitivement, le criminel est effacé de la société. Sa vie qui s’achèverait en une fraction de seconde perdure dans une geôle pendant des années. Et cela au nom d’un concept ! Kant dans sa Doctrine du droit n’est pas contre la peine de mort si elle conserve la dignité humaine. Écarteler, faire fondre du plomb dans la bouche, arracher les parties, et pendre le reste d’un condamné avant de tout brûler, comme il est raconté par Maurice Druon à propos des frères de Launay dans les Rois maudits, non ; mais une guillotine qui élimine sans souffrance, clean, net et sans bavure, oui. La piquouze a la vertu de conserver le corps et de ne point l’abimer. Le père Bruckberger abonde dans ce sens, la technique fait sauter l’argument de la souffrance et l’injonction à la dignité humaine. L’insécabilité de l’homme ne vaut plus.

Les droits de l’homme fondus comme un dégueuli de fin de soirée ont dégénéré en ces termes: l’homme fait prévaloir sa différence, la jouissance de ses droits comme consommateur et sa position de victime oppressée par la société. A la suite de Michel Foucault, une certaine gauche définit la société par ses marges. Un marginal est le produit des périphéries d’une société, produit de la société elle-même. Le condamné est une victime comme Jésus devant la foule. L’assimilation du Christ au condamné, que l’on trouve chez Victor Hugo, est une confusion d’autant plus ignoble que l’on ne peut pas mettre sur le même plan un pédocriminel, un terroriste, un tueur ou que sais-je et le Seigneur Jésus Christ, juste, bon et innocent, condamné par une organisation quasi mafieuse qui tenait Jérusalem. La société moderne est capable de tout jusque dans l’inversion du rapport coupable et victime. Le criminel est devenu peut-être plus victime que la victime elle-même. On cherche les circonstances, le contexte culturel et social de ce pauvre homme qui a découpé une femme. C’est la faute de la société. Implacable constat comme le chat qui retombe sur ses pattes. La pauvre est morte et son bourreau, lui, a le droit à toutes les défenses. Si la condition de vie du paysan dans le Quercy au XVIIème siècle ne devait être jojo tous les jours, je ne suis toutefois pas sûr que la proportion de femmes découpées soit excessivement élevée.

Penchons-nous un instant sur Le juge et l’assassin de Bertrand Tavernier, cinéaste archétype du gros bourgeois lyonnais. L’esthétique est autant magnifique que l’idée de ce film à thèse est viciée. Bouvier un marginal schizophrène viole et tue des enfants. Après une dizaine de meurtres, il est arrêté et condamné à mort. Le message final du film est proprement hallucinant : « le sergent Joseph Bouvier tua 12 enfants. Durant la même période , plus de 2500 enfants de moins de 15 ans périrent dans les mines et les usines à soie, assassinés. » Ce relativisme est insultant. Le jean-valjeantisme trouve au vice quelques excuses. Mais la souffrance n’est pas une raison. La grande confusion règne donc entre pardonner, condamner et condoner. Le pardon n’a plus d’épaisseur, vidé de sa puissance ; excuser avec facilité remplace la condamnation, absente d’une justice décriée pour son laxisme, ses présupposées idéologiques, sa double vitesse.

Provocateur ? C’est tout juste le cas quand le père Bruckberger termine son essai par ces mots : « l’abolition de la peine de mort est un exemple éclatant d’une régression de civilisation. » En effet, la civilisation sublime la vengeance relative à l’instinct animal par un tribunal institué susceptible d’exercer la vengeance le plus honorablement possible « sans haine et sans crainte. » La justice a le monopole de la vengeance naturelle et légitime.

Le verbe de Badinter accompagne sa pensée. Il faut le voir en 1976, dans un grand salon, devant la caméra, lors de l’affaire Patrick Henry, pontifier, la tête inclinée, disserter sur l’homme, faire passer des positions politiques en vérités incontestées, des erreurs modernes en vérités frauduleuses avec une fausse compassion, un paternalisme de monsieur, un sentimentalisme mal placé. Son grand tort a été de confondre l’exercice de la justice avec la philosophie.

Bruckberger avait bien compris le rôle néfaste des abolitionnistes qui abolissant la peine de mort, se sont attaqués à toutes les interdictions et bornes morales, y compris sexuelles, et s’attaqueront à ce qui fonde le droit naturel, la famille et le mariage, plus tard. Il termine par cette définitive estocade : « il arrive que les niais se glorifient de ce qui devrait leur faire honte, c’est même le comble de la niaiserie. »


Nicolas Kinosky


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