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Eloge de l’autodafé




« Autodafé ». Y a-t-il un mot plus galvaudé et méconnu ? Un mot qui appartient à cette cohorte de maudits qu’on évoque avec une gravité religieuse, comme si l’on parlait du diable en personne.


« Autodafé » est la déformation française du latin actus fidei : « acte de foi », auto da fe en portugais et auto de fe en castillan. La puissance de l’Inquisition dans les pays les plus catholiques de l’Europe latine, en Espagne tout particulièrement, a consacré ce terme qui demeure, à nos yeux de prisonniers dans la caverne de Platon, le symbole absurde du fanatisme et de l’ignorance.


L’inculture est telle que la plupart des Européens ne connaissent de l’autodafé que les bûchers de livres interdits sous le IIIe Reich. L’autodafé, pourtant, n’est pas un crime, c’est à l’inverse l’ultime possibilité offerte à un pécheur de s’amender en appelant le Bon Dieu à l’aide. Cathares, sorciers, pirates, mauvais prêtres, faux convertis : l’autodafé exprime la seule égalité qui tienne, celle du péché devant l’invincible Miséricorde divine. L’autodafé transcende tous les privilèges, statuts sociaux et états de vie, c’est une remise à zéro des compteurs.


On ne fait plus semblant à l’orée du tribunal divin. C’est trop tard, on est nu, avec ses fautes et son éventuel repentir. Les condamnations à mort n’étaient pas le fait de l’Eglise mais l’œuvre du bras séculier ; le tribunal de l’Inquisition remettant les criminels entre les mains des autorités, à charge pour elles de trancher en un sens ou un autre. L’Eglise examinait et jugeait, elle n’allumait pas les bûchers. L’autodafé était aussi un théâtre public, à l’instar des mystères joués sur le parvis des cathédrales au Moyen-Age, où se joue à la fois le salut d’une âme et celui d’une communauté. En effet, l’autodafé devait être vu par le peuple comme un avertissement, un rappel du sérieux de la vie et de la responsabilité céleste qui accompagnent les choix terrestres.


Un catéchisme grandeur nature où le peuple, aussi, par un pacte implicite avec sa mère l’Eglise, bannit hors de lui les irrécupérables aux yeux de la cité, seule la justice de Dieu pouvant encore les sauver. Un ostracisme justifié, à la fois légitime défense collective et offrande aux condamnés d’une fin héroïque. Un don collectif, une dernière opportunité de bien faire, comme le répit offert au bon larron sur la croix, auquel le Père a donné le privilège de mourir aux côtés de Son Fils. L’autodafé est ainsi l’image d’une société pour laquelle la vertu vaut mieux que l’argent et une âme pèse plus qu’une bonne situation.


C’est, en somme, la plus belle chose que l’on peut souhaiter aux « sorcières » qui ont revendiqué la destruction de la croix du Pic Saint-Loup. Une amende ? de la prison ? des TIG ? Et après ? La République ne pardonne pas, elle n’a rien à donner, seulement une obligation de payer, ramenant la justice à une médiocre affaire comptable de proportionnalité, dans une indifférence morale qui méprise la rédemption. Une humiliation publique au sens noble du terme, un retour à l’humilité, les yeux dans les yeux, voilà un geste fort qu’une société qui se défend comme un corps pourrait administrer aux cellules cancéreuses qui la rongent. 


Julien Langella


Tribune publiée dans le Quotidien Présent



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