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« Des vaincus qui parfois ont été des puissants », Robert Brasillach poète des dernières heures

C’est accompagné d’un terrible cortège qui sent le soufre et la poudre que Robert Brasillach entre au panthéon des perdants et des vaincus de la guerre. Il a fait des choix, pris parti, s’est engagé, n’y revenons pas. Les poèmes qu’il nous laisse, cependant, écrits à Fresnes, entre octobre 1944 et février 1945, en cachette, griffonnés sur quelques feuillets arrachés d’un carnet, à l’aide d’une plume cachée dans une pipe, ne cessent de nous surprendre tant ils sont beaux, simples et intenses. Les éditions Godefroy de Bouillon ont fait un travail plus que nécessaire en rééditant cette plaquette pour un public plus large.

Il y a tout de même paradoxe à l’origine de ces poèmes. Ils sont l’œuvre ultime d’un jeune homme en fin de vie. Brasillach avait trente-cinq ans. A cet âge, on ne demande qu’à péter le feu, à vivre ; le corps suit, la sève monte. La volonté pétille, l’esprit aussi. Il faut donc avoir en tête cette tension terrible entre l’approche de la mort, froide, implacable à laquelle il ne peut pas se dérober et l’envie de vivre, le souvenir du temps passé, le goût du bonheur, la réminiscence des jours heureux.

Au milieu de la trentaine donc, Brasillach devait se préparer à mourir, tous les recours n’aboutissant à rien, ni le renvoi en cassation, ni la pétition signée par une partie de l’intelligentsia française, Mauriac en tête, saint François des Assises. Vae victis. Brasillach, finissant de se faire des illusions sur son sort, est fusillé le 6 février 1945, onze ans après la journée des Croix de feu. Il a payé pour les autres, dit-on, et permis aux autres de vivre.

Face à l’héritage mallarméen et face à l’avant-garde poétique de l’époque, un courant néoclassique, héritier du dernier Jean Maureas, poète des Staces, cherche à revenir à une poésie traditionnelle. Julien Benda dans Non Possumus conçoit la poésie comme une musique naturelle par la rime et le rythme et non un produit hermétique, un carmen fait pour une initiation mystérieuse, quasi religieuse, vidée de toute métaphysique. Benda tire à boulet rouge sur Valéry, Reverdy, et les autres, trop brumeux, trop intellectuels, trop mystérieux. Il faut dire qu’en terme de blabla poétique, René Char, bien perché, repense à l’Azur mallarméen comme un ciel formé de fragments poétiques captés, cueillis et recueillis par le poète élu et inspiré.

André Gide disait « la renaissance poétique sera formelle ou ne sera pas. ». Dans Panorama de la jeune poésie française, René Bertelé expose le retour manifeste d’une jeune génération à la tradition poétique, influencés qu’ils sont par Ronsard, Malherbe ou Chénier. La postérité ne les a que peu reconnus, ils s’appellent Jacques Audiberti, Georges Neveux, Patrice de la Tour du Pin. Brasillach en fait partie. Ses poèmes écrits assez vite sur un coin de table, peu retouchés, peu retravaillés, révèlent son goût classique du Grand Siècle. Une épitre dédicatoire sur un rythme de Boileau ouvre le recueil de Brasillach, une maxime de la Rochefoucauld le ferme. Le poète n’écrit pas des poèmes obscurs, sombres, hermétiques, ce ne sont pas non plus des poèmes surréalistes dont le sens est brouillé et où la confusion du réel et de l’irréel règne, l’intrusion du fantasme et du psychisme décrite est représentée ; ce sont des poèmes mesurés, épurés, d’une formidable simplicité –la simplicitas relative à l’humilis stylus virgilien- qui conçoivent clairement ce qu’ils disent.

Brasillach n’écrit pas des poèmes obscurs, sombres, hermétiques, dans la veine de Mallarmé. Ce ne sont pas non plus des poèmes surréalistes, dont le sens est brouillé et où la confusion entre le réel et l’irréel règne, l’intrusion du fantasme et du psychisme décrite est représentée ; ce sont des poèmes mesurés, épurés qui conçoivent clairement ce qu’ils disent. Brasillach fait des vers. C’est déjà à son époque ringard et dépassé. Il fait rimer, les psaumes sont de parfaits alexandrins. A la différence d’un Saint John Perse qui cultive la complexité du verbe, le choix complexe du mot, Brasillach, comme on l’a remarqué pour ce qui est du théâtre de Racine, emploie un lexique simple, peu recherché. La langue de Brasillach est fluide, tout coule, avec une facilité certaine, comme une parole libre, intime, inspirée. Brasillach mis à nu. C’est cela qui est beau : Brasillach parle, se confie ; sa parole est déliée, pure, nous touche par l’urgence d’un homme devant les derniers moments, aux portes de la mort, espérant dans la vie éternelle. Il est dans ses poèmes comme devant la croix, en confession, repentant, priant, croyant, aimant.

De son entrée dans la cellule de Fresnes jusqu’à la dernière nuit, on peut observer une progression manifeste dans le recueil. Les poèmes sont d’abord tournés vers l’extérieur, hors de la cellule. Le poète qui ne « sait rien », entend, écoute, sent les choses : « j’entends dans les noirs corridors/ résonner des pas bien pareils », « les mitrailleuses roulent comme des sacs de billes ». L’écrivain est arrêté, le monde continue, les évènements de la guerre se poursuivent, il reste au monde. La cellule devient le centre des poèmes, l’univers se rétracte, la vision se réduit, c’est un « monde total fermé de barbelés », « où l’eau suinte/ un autre que toi reste assis ». Plus on s’approche de la fin, plus l’univers se rétrécit et l’ambiance se change en goutte de café, en ristretto et se réduit. Brasillach est face au Seigneur, en tête à tête, proche du Christ : « j’ai passé cette nuit au mont des Oliviers/ et je suais aussi, contre vous, ma sueur. » ; à la fin, le poète n’est plus de ce monde, promis à la Passion et à la vie éternelle.

On pourrait s’attendre à des poèmes politiques, revanchards, motivés par le mépris et la haine de l’ennemi, tantôt polémiques, tantôt excessifs, ou bien à des poèmes érudits, fruits d’un fort en thème et en version grecque. Mais en vérité, de manière à nous surprendre, ce sont des poèmes intimes, nostalgiques et sereins, mêlés de fatalité et d’espérance, qui prennent un tour véritablement religieux au fur et à mesure du recueil.

Lucien Rebatet et Brasillach lui-même, comme d’autres, ont pu être redoutables devant un catholicisme rachitique, poitrinaire et moribond. Devant la mort et la vie éternelle, les poèmes de Fresnes témoignent, au sens grec de martyr, la véritable conversion religieuse et viscérale d’un homme qui ressent le Christ. Cela passe d’abord par les sept psaumes qui parcourent le recueil et traitent tour à tour de la vengeance immanente envers les ennemis, « idoles d’argent »; l'accomplissement des œuvres belles dignes de louanges; la compassion pour les « captifs de la terre »; le sacrifice des hommes, la beauté des choses passées; la force d’avoir du courage, l’entrée en agonie.

L’amour de Brasillach envers le Christ prend des formes différentes : la compassion « je pense à vous , vous qui rêviez/ je pense à vous qui souffriez/ dont aujourd’hui j’ai pris la place » ; la miséricorde « je remets, Seigneur, aux plis de sa robe/ la peine des miens, l’étreinte du cœur » ; l’espérance « nos yeux sur l’ombre de l’absence,/ pour dissiper le mauvais sort/ et faire flamber l’espérance» ; le sacrifice magnifiquement relevé dans le psaume IV avec l’anaphore « Seigneur, voici couler le sang de la patrie/ Seigneur, voici couleur le sang de notre race./ Seigneur, voici couler le sang de nos garçons. » Ce ne sont pas tant des poèmes chrétiens que des poèmes christiques dans lesquels le Seigneur joue un rôle véritable, celui qui entend la confidence, qui accompagne le condamné dans son agonie, le compagnon de la lumière et du chemin vers la vie éternelle comme l’aumônier pour un mourant sur son lit.

Brasillach parvient à Gethsémani. La Passion du Seigneur est l’acmé de sa poésie. C’est un Brasillach calme et déterminé qui écrit dans « la mort en face » ceci : « les autres nuits, j’ai dormi bien calmement. Les trois derniers soirs, j’ai relu le récit de la Passion, chaque soit dans chacun des quatre Évangiles. Je priais beaucoup et c’est la prière, je le sais, qui me donnait un sommeil calme […] j’essayais le plus possible d’accepter. » Accepter la mort alors qu’on est jeune, voilà le grand défi et l’apothéose de la virilité. Il faut être d’une grande force d’âme pour accepter – preuve de la fatalité et du destin- de ne plus voir le jour, ce soleil qui lui était si cher, de goûter à la vie et aux plaisirs. C’est dans ce moment de conversion, probablement, que l’on peut sentir chez Brasillach l’éclosion d’un véritable écrivain, non point d’un chroniqueur ou d’un prosateur prolixe et brillant.

Le temps est une notion centrale de ces quelques poèmes. Il est l’effet de la mémoire, et la poésie s’en sert pour restituer des souvenirs et des sensations, « le cœur de notre adolescence ». Le temps est l’équivalent d’une sorte de fatalité, celle présente au sein même de la cellule « je ne sais pas le temps qui nous reste promis, / mais qu’importe le temps lorsqu’on a des amis ». C’est également le temps dans sa perspective finale : la mort « et pour être bien sûr que le sort long ou court/ ne pourra ruiner le charme de ces jours. » cette idée du temps prend même à la fin de la Noël 1944 un tour eschatologique puisque le poète écrit « le Jugement des juges ». Non pas du procès mais du jugement, terme qui prend un tour chrétien remarquable. Tous ceux qui sont morts, vengés, exécutés, pendus haut et court ou « disloqués à leur poteau », dit le poète, « seront quelques jours pourtant la Cour de justice éternelle ». Nous sommes le Ier février, Brasillach entre dans sa propre semaine sainte comme on le lit au Psaume VI « voici le dernier acte et l’ultime seconde. »

L’actualité et la mémoire luttent tous les deux. Dès l’épitre dédicatoire, Brasillach pose l’actualité de sa condamnation: « et quand vous les lirez, qui sait ? votre mémoire/ pourra ressusciter ces jours de notre histoire, / les prisons aux grands murs et Fresnes bruissant. » On retrouve cette fatalité dans son « Chant pour André Chénier », son double, son compagnon, éliminé par la révolution en 1794 « dans la cellule où l’eau suinte/ un autre que toi reste assis. Dédaigneux des cris et des plaintes, / évoquant les bonheurs enfuis, / et ranimant dans son enceinte, / comme toi, les mers de jadis » et plus loin dans le Psaume V la volonté de se souvenir : « et ranimons l’éclat des choses bien-aimées » et « les printemps disparus. »

Brasillach a aimé la vie ; c’est l’amour qu’il a aimé. Il a aimé d’autant plus qu’il va mourir. L’image d’un binoclard premier de la classe, d’un journaliste excité ou du pur esprit, est une caricature. Il a aimé les choses simples, des moments passés, des rencontres, c’est Le Testament d’un condamné qui est un condensé heureux de Notre jeunesse dans lequel il dit : « les amis de jeunesse et les joues des enfants, / la maison et la mer, et la Seine et les livres. » et poursuit plus loin « le souvenir des premiers jours, / le cristal, le plus pur bonheur, / le premier baiser, la fraîcheur. » Se comparant à Chénier croupissant dans sa cellule, Brasillach écrit : « le soleil des îles de Grèce/ rayonnait au ciel pluvieux, / perçait les fenêtres épaisses, / et les filles aux beaux cheveux/ nageaient autour de toi sans cesse/ sur les vagues, avec les dieux. » On a envie de plonger avec l’ami Robert, de gouter au sel de mer, au soleil, à la plage. Rarement, la sensation aussi du plaisir aura été aussi simple, peut-être dans le « Nervermore » de Valéry Larbaud quand il parle « du vent du soir, du foin frais coupé, après la pluie, sur le lac de Starnberg. » L’amitié prend une place fondamentale, celle avec Jacques Isorni « qu’importe le temps quand on a des amis » qui ouvre le recueil mais aussi Maurice (Bardèche), José Lupin, Georges Blond, Henri Poulain, Well Allot.

Dans la Mort en face, Brasillach reprend une maxime de la Rochefoucauld – de quoi finir l’hommage au Grand siècle- « on dit que la mort ni le soleil ne se regardent en face. » En effet La nuit et le soleil, la mort et la vie forment la dernière tension présente dans ce recueil, « et comme toi le soir je dors/ avec en moi mon vrai soleil. » Cette nuit est partout, nuit de la cellule, nuit du repos « O nuit qui n’as pas de mensonges. », nuit d’angoisse « la nuit est longue, la nuit dure/ O nuit, odeur de l’agonie. », nuit du jugement, nuit de la vérité, nuit de la mort. Et, en face, ce soleil du passé, du jour lumineux, du précieux temps, « avec la nuit je me promène/ sous le soleil des jours anciens. »

Brasillach est mort trop jeune, trop jeune pour écrire un grand roman, Rebatet, lui, a vécu, assez, pour écrire. Si Brasillach n’avait pas été condamné à mort, nous n’aurions pas ces poèmes ; quelquefois, la peine de mort révèle des génies qu’on n’aurait jamais soupçonnés.


Nicolas Kinosky

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