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Aller au bout de la réflexion sur la bioéthique



A l’heure de l’IVG, de l’IMG, de la PMA pour toutes, de la GPA, de l’euthanasie et des chimères de laboratoires, le sujet bioéthique est devenu un enjeu central dans le débat politique contemporain. Ce dont nous voulons discuter ici, c’est de la dimension philosophique de ce débat. C’est pour cela que ce rapide exposé met en lien cette question bioéthique avec un courant de pensée moderne assez peu connu, celui du transhumanisme ; parce que le fond du débat bioéthique n’est pas celui du permis ou du défendu, il n’est pas non plus une simple question juridique. Le fond du débat bioéthique, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent.


deux visions du monde qui s’affrontent.


La bioéthique en tant que champ d’étude est une des branches de l’éthique, qui étude les questions et les problèmes moraux qui peuvent apparaître à l'occasion de pratiques médicales nouvelles impliquant la manipulation d'êtres vivants ou de recherches en biologie. La bioéthique est donc essentiellement liée à plusieurs questions philosophiques et politiques fondamentales, celle de la technique, et de la place que nous voulons lui donner en tant que société, celle de la nature humaine, ou encore celle du rapport entre l’homme et la nature.


En tant que domaine philosophique, l’éthique et la bioéthique impliquent la coexistence de plusieurs courants de pensée. Ce ne serait pas forcément un problème en soi – le débat philosophique l’exige même, mais cela devient aujourd’hui problématique dans la mesure où pour que l’éthique puisse être un régulateur des choix personnels et des relations sociales, il faut une vision du monde partagée par tous, ou au moins par l’écrasante majorité d’une population. A l’ère du relativisme et de la perte de vitesse de la croyance et de la pratique du catholicisme en France, nous n’avons plus cette vision du monde partagée. Quand on parle « bioéthique » aujourd’hui, d’un interlocuteur à un autre, on parle des mêmes sujets, certes, mais les présupposés philosophiques sur lesquels se fonde le débat varient.


Les lois bioéthiques ne font que régulariser des pratiques


Le terme de bioéthique désigne également un corpus légal. Le terme est né avec une première loi dite « bioéthique » visant à encadrer la pratique médicale et la recherche scientifique en 1994. En 1994, la première loi bioéthique avait posé des « principes moraux » - indisponibilité du corps humain, protection de l’être humain dès le commencement de sa vie, gratuité et anonymat du don d’organes, etc. - supposément fermes mais qui introduisait déjà des exceptions à la manipulation embryonnaire dans le cas de la PMA.

Nous avons là un second problème. La loi elle-aussi évolue désormais avec les mœurs dans la mesure où elle ne se fonde plus sur aucun principe intangible. Nous perdons la partie sur le terrain juridique parce que nous supposons que les prémisses philosophiques sur lesquelles nous nous appuyons sont partagées par le législateur. Or aujourd’hui le législateur, et plus largement l’Etat, ont changé de nature. Il n’est plus aujourd’hui qu’un technicien au service du bon fonctionnement du capitalisme érigé en modèle de société. Nous y reviendrons.


Les lois bioéthiques ne font que régulariser des pratiques existantes plus qu’elles ne les régulent. Nous ne pouvons donc plus penser un cadre suffisant pour la pratique scientifique et médicale dans la réflexion éthique ou dans le droit. Il nous faut autre chose. Il s’agit donc dans le débat de mettre à jour les fondements philosophiques qui motivent le discours, et donc les propositions juridiques, des uns et des autres.


Qu’est-ce qui est fondamentalement choquant dans toutes ces pratiques que j’ai évoquées en introduction, PMA, IVG, GPA, euthanasie, etc. ? Le lien entre toutes ces pratiques, ce qui est fondamentalement choquant, c’est qu’elles atteignent au cœur l’ordre naturel, elles contreviennent aux « lois naturelles ». C’est le vivant lui-même, la vie elle-même qui est attaquée, court-circuitée, marchandisée. C’est cet ordre que chamboulent toutes ces pratiques qu’il s’agit de comprendre, d’analyser et de mettre en mots pour poser des limites à la science.


Il y a beaucoup de confusions aujourd’hui, même chez les opposants aux dernières nouveautés en matière de bioéthique, quant à cette notion de « lois naturelles » et à l’évocation de cet ordre qu’il faudrait respecter. D’aucuns assimilent cet ordre, ces lois, aux lois de la nature, à ses lois de fonctionnement. Cet argument de la nature naturante fonctionne peu, parce qu’il exige en toute cohérence, soit le renoncement à toute forme de technique, soit à l’inverse que tout ce qui existe dans la nature soit reproductible par l’homme, ce qui laisserait une marge de manœuvre quasi-totale à la science dans la mesure où, loin des fantasmes prométhéens de certains, « la technique humaine ne s’exerce que sur ce que la nature a déjà fait exister en acte » (Saint Thomas d’Aquin).


LOIS NATURELLES OU LOIS DE LA NATURE ?


Les lois naturelles sont donc à distinguer des lois de la nature. Ce sont des lois d’Antigone face à Créon. Ce sont les lois qui sont inscrites au cœur des hommes par Dieu. Elles sont accessibles par les sens, l’observation, la raison. Ce sont les principes énoncés par Aristote et repris par Thomas d’Aquin. L’Eglise défend cet ordre naturel, le pense et l’approfondit avec les lumières de la Révélation. Elles n’en restent pas moins une réalité compréhensible en dehors de la foi catholique. Ce sont les interdits fondamentaux qu’on retrouve dans toutes les civilisations, c’est la défense du couple homme-femme et donc de la famille comme fondement de la société. C’est la préservation du vivant face à la mort, de l’ordre face au chaos.


Cet ordre est accessible à l’intelligence en dehors de la foi. C’est tout simplement l’ordre qui lorsqu’il est enfreint, conduit à la mort. Si toutes les femmes avortent, l’humanité meurt. Si toutes les personnes souffrantes ou trop âgées sont euthanasiées, ce sera même pour les bien-portants l’insécurité et le désordre permanent. Les lois qui autorisent PMA et GPA divisent le monde en pourvoyeurs d’ovocytes et d’utérus, et en consommateurs d’enfants.

Il y a ainsi des possibilités techniques que nous ne devons pas explorer, que le progrès technique l’autorise ou non, tout simplement parce que le faire mettrais en danger non seulement l’ordre social, mais l’humanité elle-même.


Ces lois naturelles ne sont plus respectées aujourd’hui. Déclin de la pratique religieuse, pensée scientiste du XIXe siècle, utopies technologistes… Non seulement ces lois naturelles ne sont plus respectées, mais de surcroît elles ont été remplacées par d’autres croyances, et notamment la croyance dans le progrès scientifique érigé au rang de quasi religion.


le passage d’une médecine curative à une médecine régénératrice


Les découvertes techniques et scientifiques sont désormais le moteur des changements éthiques. C’est comme cela qu’on en arrive aujourd’hui à se poser dans les débats juridiques la question des humains par « fusion de gamètes », c’est-à-dire concrètement, utiliser le matériel génétique de deux femmes pour le réimplanter dans un seul ovule. C’est une vision du monde fondamentalement opposée à la nôtre : prométhéenne, scientiste, centrée sur l’homme et plus sur Dieu, qui instrumentalise la matière au service des désirs personnels.

C’est ici qu’intervient la question du transhumanisme, dans la mesure où ce courant de pensée est emblématique de cette vision du monde prométhéenne et scientiste. Le transhumanisme est un mouvement culturel et intellectuel international prônant l'usage des sciences et des techniques afin d'améliorer la condition humaine notamment par l'augmentation des capacités physiques et mentales des êtres humains.


Les transhumanistes considèrent certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort comme indésirables. Ce courant de pensée est porté par quelques philosophes évidemment, mais surtout par les géants du numérique, Google, Facebook et consort. C’est-à-dire ceux qui façonnent désormais notre quotidien à travers leurs appareils et leurs technologies, qui façonnent notre rapport à nous-même et aux autres. Concrètement, le transhumanisme, c’est le passage d’une médecine curative à une médecine méliorative et régénératrice. Il ne s’agit pas de rétablir l’harmonie du corps mais de lui donner des capacités nouvelles, de dépasser ses limites, comme par exemple dans le cas des techniques contraceptives.


FANTASME DE LA JEUNESSE ÉTERNELLE ET CAPITALISME


L’expansion des techniques qui fondent la pensée transhumanisme été rendue possible par une évolution fondamentale de nos sociétés et de leur rapport au corps : l’entrée dans l’ère de la bioéconomie. Céline Lafontaine dans Le Corps-marché, la marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie explique en détails cette évolution. Désormais, la vie en elle-même, c’est-à-dire pour l’auteur « l’ensemble des processus biologiques propres à l’existence corporelle » est au cœur d’une nouvelle phase de la mondialisation capitaliste, la bioéconomie. « Le corps-marché constitue l’infrastructure économique de la société postmortelle dans laquelle le maintien, le contrôle, l’amélioration et le prolongement de la vitalité corporelle sont devenus les garants du sens donné l’existence. Dans ce contexte, le corps est à la fois un pur objet, une matière malléable, et le support de l’identité subjective. Le corps-marché représente ainsi la phase la plus achevée du capitalisme où chaque individu est conçu comme un entrepreneur devant investir dans son capital biologique ». Bioéconomie et capitalisme néo-libéral sont intrinsèquement liés dans la mesure où ils se fondent tous deux et nourrissent ce mythe de l’Eternelle Jeunesse. Le fantasme de la jeunesse éternelle répond à la croyance de l’utopie capitaliste en une croissance illimitée.


Dans ce contexte, la santé et le bien-être des individus est devenu l’objectif politique numéro 1 en lieu et place du Bien Commun. C’est la naissance d’une forme de biocitoyenneté, qui implique d’une part un devoir de chacun de prendre soin de sa santé en fonction des normes médicales du moment, et d’autre part un droit de chacun à la santé. Les deux dernières années avec son lot de mesures liberticides et de folies médicales en sont l’exemple le plus abouti. Le corps, pourtant objet de tant d’efforts personnels pour l’améliorer, le parfaire, est dans le même mouvement collectivisé. L’appartenance au groupe passe par le maintien d’un patrimoine corporel, d’un capital santé collectif.


Impossible dans ce contexte de donner un sens à la souffrance physique ou d’accepter la maladie. Impossible aussi de s’écarter du parcours de santé qui a été dessiné pour chaque situation. Celui qui souhaite se soigner par les plantes est un inconscient tandis que la mère qui fait le choix d’accoucher à domicile met son enfant en danger. Le refus d’accepter telle ou telle technique médicale, même invasive, est un comportement anti-social. La crispation autour du sujet des vaccins, les hauts cris jetés par le Collège des gynécologues de France face aux méthodes naturelles de régulation des naissances, le durcissement du diagnostic préimplantatoire, l’obligation faite de signaler toute maladie génétique à ses proches, le pass sanitaire… sont autant d’exemples de ce nouveau paradigme.


UN NOUVEAU DROIT À LA SANTÉ


Dans le même temps émerge un nouveau droit à la santé : puisque la santé est le bien suprême, chacun doit avoir sa part. Le corps devient un objet à contrôler, à façonner, à perfectionner. Récemment, le monde de la recherche s’est ainsi félicité d’avoir réussi à extraire le patrimoine génétique de deux parents du même sexe pour les combiner dans un ovule lui-même vidé de son patrimoine génétique pour devenir une simple enveloppe, car cette réussite devait permettre aux couples homosexuels de transmettre leur propre patrimoine génétique à leurs enfants ainsi conçus. De plus en plus de champs sont ainsi appelés à être investis par la médecine et faire l’objet d’un contrôle et d’une amélioration médicale. Il existe ainsi des promoteurs du développement de prothèses pour les bien-portants visant à améliorer les performances du corps.


La conséquence de cet idéal de perfection du corps devenu simple matériau à façonner, c’est, tant sur le plan individuel que collectif, la diffusion d’un nouveau type d’eugénisme. En témoigne les résultats dont se félicite le Téléthon dans sa lutte contre les maladies. Parmi les techniques proposées figurent le diagnostic anténatal et le diagnostic préimplantatoire, c’est-à-dire deux techniques de sélection embryonnaire. Il ne s’agit en aucun cas de médecine curative. Le patrimoine génétique parental est ici passé au crible des médecins pour obtenir son certificat de conformité aux normes sociétales en vigueur.


Ce qu’il faut comprendre aussi dans ce nouveau paradigme, c’est qu’il se fonde, comme toute croyance, comme toute religion, sur un certain nombre de symboles et de croyances. L’embryon focalise ainsi tous les espoirs des transhumanistes. La science cherche à court-circuiter le vivant à son profit. L’étalon-or de la médecine contemporaine est à ce titre devenu la cellule souche, si possible embryonnaire. La science moderne préfère les cellules souches embryonnaires à celles de cordon ombilical ou de sang menstruel pour des raisons qui sont d’abord symboliques. Elles sont la source, en quelque sorte la version originale, de la puissance de vie de l’être humain et la connaissance des premiers stades de développement du bébé humain sont assez fascinants pour entretenir la croyance en la « toute-puissance attribuée aux cellules souches auxquelles on prête le pouvoir de vaincre les maladies et de transcender les limites de la vieillesse et de la mort » (Céline Lafontaine, Le corps-marché).


BIOÉCONOMIE = MARCHANDISATION DE L'être HUMAIN


La réalité de la bioéconomie est pourtant tout autre que ces promesses de santé et d’immortalité qui fondent le transhumanisme. L’internationalisation du marché de la bioéconomie a prolétarisé des pays entiers, dont les corps sont mis au service des malades d’autres pays. L’entrée des pays asiatiques dans la course au progrès scientifique leur a peut-être permis de gagner des points de PIB, mais à quel prix pour des populations que la pauvreté pousse à servir de cobayes humains pour les traitements de pointe que le pays mettra ensuite à disposition des touristes malades venus chercher dans ces pays à la législation moins regardante des traitements chocs pour leurs pathologies ? De même on commence à avoir connaissance des « usines à bébé » que les technologies de procréation médicalement assistée ont permis de mettre en place pour que les femmes les plus pauvres de ces pays puissent vendre leurs gamètes et louer leurs utérus aux couples en attente d’enfants.


Le résultat de la bioéconomie, c’est cette « mise en ressource du corps humain, […] qui mène à sa marchandisation en pièces détachées ». La mort elle-même devient ressource quand les techniques de transplantation d’organes sont replacées dans ce contexte du tourisme médical, dont elles ont provoqué l’essor. Si les pays européens ont une législation stricte sur le sujet, on est en droit de s’interroger quant à la provenance des organes implantés dans les cliniques privées Indiennes, Brésiliennes ou Chinoises. Le corps humain est devenu central dans les nouveaux développements de l’économie capitaliste : des secteurs économiques entiers lui sont dédiés, en tant que matière première, en tant qu’objet de soins, et en tant que projet personnel et collectif.


On voit bien en déroulant le fil de notre sujet tout ce que ces nouvelles technologies qui sont discutées dans les lois bioéthiques ont de délétère. On voit bien aussi que l’idéal politique et économique contemporain ne permet pas de leur opposer des principes régulateurs dans la mesure où il se nourrit de l’évolution de ces techniques. Il n’y a que le recours à la loi naturelle qui le puisse. La vie ne peut être arrêtée, instrumentalisée, marchandisée, exploitée tout simplement parce qu’elle est la vie.


Anne Trewby Présidente du mouvement Les Antigones

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