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Autopsie du boomer

Ils sont là, ils sont partout, ils sont sur les réseaux sociaux. Les Boomers n’ont jamais été aussi présents dans notre société. Cette génération de sauterelles domine depuis cinquante ans. Elle a pullulé, tout mangé, rien laissé. Son autopsie, à l’heure où la camarde ricane et le cyprès pousse, presse. Il est temps.

De quoi le boomer est-il le nom ? Il est la manifestation d’une mentalité à une époque donnée et sa métamorphose en petite bourgeoisie cinquante ans plus tard. En parlant du boomer, on ne parlera pas de tous les vieux et l’on se gardera bien de les mettre tous dans le même panier. Le type générationnel que l’on s’apprête à décrire doit être distingué de l’ancien, celui qui impose une hiérarchie, suppose le respect. A la différence du boomer tourné résolument vers l’avenir et le progrès, l’ancien correspond au mos maiorum des Romains. C’est un vrai vieux. Un senex. Un presbytre. Bien guidé, il sait tutto del copione della vita. Il a la mémoire du combat, de la terre, le sens de la famille et du travail authentique et non parasitaire. Comparez le Menhir et Cohn Bendit, un Venner et un Goupil, un Lugan et un Krivine et vous comprendrez les différences mentales, intellectuelles et mêmes anthropologiques qui séparent le bon grain de l’ivraie.

Pour comprendre ce que sont les boomers, distinguons aussi le boomer du haut, de l’élite proclamée et culturelle, produit de l’intelligentsia soixante-huitarde, qui a participé à la déconstruction intellectuelle et morale de ce pays depuis cinquante ans ; et le boomer du bas, salarié ou entrepreneur, qui fait l’opinion. Il a été le papier buvard du temps présent. Avant d’être vieux, Jean-Michel était jeune, tout comme Bernard et Marie-Monique. Un retour en arrière s’impose.

Les boomers sont nés entre 1943 et 1955, adolescents, jeunes gens ou adultes, installés dans les années 60 marquées par de profonds changements anthropologiques : la fin de l’esprit religieux et de la société religieuse. La rupture, comme l’affirme Patrick Buisson dans la Fin d’un monde, entre l’homo sacer et l’homo economicus est consommée. Cette jeunesse accompagne aussi d’autres changements dans la société : fin de l’exode rural, extension du salariat, développement de l’économie de service, expansion des périphéries et des zones pavillonnaires, essor du consumérisme. Ces jeunes vivent sur une Europe en ruine. L’économie se substitue à la guerre et contribue à la paix en Europe. C’est tout le projet, gentiment narré, de l’union européenne. En sous-main, l’Europe devient la plaque tournante de l’empire américain. La Pax americana, temps de prospérité économique et propice à la consommation, se répand grâce à la sous-culture pop et cool. Cela commence avec les yéyés et les wap-dou-wap, Johnny et l’Idole des jeunes, puis continue avec Wight is Wight de Michel Delpech. Marcel et Robert, de jeunes gaulois blonds aux yeux bleus, sont devenus des rockers en jean moulant et blouson en cuir, banane gominée, changés ensuite en hippies à Montargis et beatniks à Montauban.

Avec mai 68, ils ont fait leur la maxime de Scarface « the world is yours ». Pensant tout en grand, ils ont acté, comme de Giscard à droite et Servan Schreiber à gauche dans le Défi Américain, la fin des nations, un monde sans frontière, global. La jeunesse devient l’avant-garde de ces changements, ce qu’un message de Vatican II en 1965 résume parfaitement : « c’est à vous enfin, jeunes gens et jeunes filles du monde entier, que le Concile veut adresser son dernier message […] L’Eglise est soucieuse surtout que cette société que vous allez constituer respecte la dignité, la liberté, le droit des personnes […] C’est au nom de ce Dieu et de son Fils Jésus que nous vous exhortons à élargir vos cœurs aux dimensions du monde. » Le concile passe de l’universel, καθολικός, au mondial. On retrouve le paradoxe de cette époque un demi-siècle après dans la pensée mondialiste : exaltation et flatterie de l’individu libre et épanoui face à la planète, vaste et vague concept, devant les défis de demain.

Albert Camus écrit dans Noces « le monde est beau, et hors de lui point de salut. » Quand on est un épicurien, cela peut être tentant, mais quand on est un salarié consommateur, cela ne peut aboutir qu’à quelque chose de déprimant. Ces jeunes zigotos ont achevé la nécessite de l’au-delà. Ils n’ont plus voulu de voûte étoilée. La métaphysique est morte. La mort leur fait peur, considérée comme une injustice, pire, comme une défaillance. Le bonheur est devenu leur horizon d’attente. Quand ils ont rompu avec Dieu, ils ont aussi rompu avec la tradition et la religion de leurs pères et de leur terre. Leur jeunesse pourtant disposée à aller de l’avant, a fait table rase, assoiffée de nihilisme. C’est une génération légère qui n’a jamais su mettre de la gravité dans le religieux transformé en divertissement, le spectacle devenant le cache-sexe de leur vide spirituelle. Il faut voir la profonde bêtise des messes à gogo au Québec pour s’en convaincre. Les églises deviennent des boites de nuit, les prêtres twistent et grattent des guitares en chantant le Credo et le Sanctus version rock n’roll.

Tout aboutit à leur petite personne et se retrouve dans la chanson de Jacques Dutronc « et moi, et moi ». Ils achètent d’abord des jeans et des disques vinyles, puis une voiture, sous Pompidou, le pape de la bagnole ; puis, à la trentaine, une fois installés, une maison, puis une maison secondaire. Le principe même du capitalisme de connivence dont parle Charles Gave est déjà en place : la consommation exacerbée de ces petits salariés jeunes associée à la libération des mœurs, du corps. Jouissance et capital.

Si Dieu n’existe pas, comme l’affirme Dostoïevski, alors tout est permis. Cela, les jeunes loulous l’ont compris. Dieu est le principe, le commencement et le commandement, ἀρχή, et la loi descend de lui. S’il n’y a plus Dieu, plus de commencement, donc rupture et amnésie, plus de commandement non plus, donc plus d’interdits, de lois, de morale. Puisqu’il est interdit d’interdire au nom des désirs des individus et que Dieu comme principe n’est plus, chacun se façonne sa propre morale et fait ce qui lui plait. C’est le triomphe du libéral-libertarisme. Il se définit comme la liberté du corps et la liberté de jouir. Tout cela se concrétise dans l’essor des cinémas pornographiques, de son industrie, des combats féministes pour leur éventuelle émancipation. La prise de la pilule et l’avortement ont créé le sex comme pratique libre, démoralisée.

La liberté devenue licence, des intellectuels et des responsables politiques ont permis et couvert des abus ignobles au cours des années 70, dans la pure logique de l’abolitionnisme. Puisqu’il est interdit d’interdire et que l’homme se définit par sa liberté et l’épanouissement de sa liberté, tout interdit, toute borne, tout totem est considéré comme une entrave, pire, un affront à sa pleine jouissance. La civilisation a besoin de transgresseurs pour les châtier et en faire des contre exempla. L’anti civilisation de nos futurs boomers les a idolâtrés au point d’en faire des découvreurs de nouveaux continents.

Ces jeunes ont vécu dans la parodie du combat et de la lutte. Leurs pères ont fait la guerre, ont collaboré ou résisté. Eux n’avaient plus l’âge de débarquer en Algérie. Ils n’ont jamais pris les armes et ont vécu dans la croyance qu’ils étaient eux aussi des résistants. Ainsi, ont-ils fait la révolution et participé à la résistance face à l’extrême droite, concept manipulable facilement. En jouant les Jean Moulin de bas étage, en mimant les révolutionnaires, les Guevara à cheveux longs et idées courtes des drugstores. Ils ont alimenté la machine progressiste tout en validant le libéralisme de la droite d’argent de Giscard. Elle a oublié, pour reprendre Raymond Aron, que l’histoire était tragique. Après la paix Westphalienne et le concert des nations, après la paix perpétuelle kantienne, le pacifisme d’Aristide Briand, voilà la tendance nouvelle, Peace and love, faites l’amour et pas la guerre.

Cinquante ans plus tard, comme une saga qui s’achève, les boomers font pâle figure, sont bedonnants, chauves, gras, presque graisseux. Certains même transpirent ce qu’ils sont. Ils ont quelquefois bien mal tourné. On a les noms et les dossiers. Les autres mènent leur vie, pépères, tranquillement, veulent profiter, encore, ne rien laisser, ni transmettre. Après eux le déluge comme des Pompadours d’opérette.

L’aptitude générale de nos vieux est de se croire toujours jeunes. Ils surjouent la jeunesse, se prennent pour des djeuns, dans le coup, dans la place, sont adeptes de la coolitude. Toujours dans la représentation, vautrés dans le carton-pâte, ils sont obsédés par la jeunesse, pensent toujours en être, sont prêts à se damner pour la revivre, pour replonger dans le bain de jouvence. Le contre-sens est total. On est loin, très loin des Vieux de Jacques Brel, qui ne rêvent plus et dont les gestes se rétrécissent, du lit au lit. Nos vieux veulent prendre la place des jeunes au point de faire des autos tamponneuses, fumer des joints, se promener dans la rue en baskets. Francis porte un hoodie floqué à l’effigie de Bernie Sanders masqué et ganté. Juppé devient Péju. Triste métamorphose.

Dans l’Education sentimentale, Sénécal le révolutionnaire d’hier devient flic, partisan de l’ordre et tue son frère de révolution, Dussardier. Les agités d’hier sont les partisans de l’ordre d’aujourd’hui. Où est Sylviane, la hippie qui suçait des ecstasys comme des Chupa Chups ? Elle est au parti de l’ordre. Goupil, le petit révolutionnaire, est passé de l’autre côté, ventru, prêt à faire tirer sur la horde des gilets jaunes. Normal, ce sont des bourgeois, qui ont pris toutes les places, se sont gavés et n’ont aucune envie d’être remplacés. Jadis à l’avant-garde, ces foies gras ont manifesté avec des foulards rouges. Drôle passarella de clowns que des bourgeois en bonnet napapijiri, revêtus de drapeaux européens, dénoncer la manipulation de Poutine et la contestation de l’IVG comme une menace pour « le progrès démocratique. » Gilet jaune, t’es foutu, les riches sont dans la rue ! Ils sont pour la liberté d’expression, la démocratie, le droit de vote et le peuple, oui, du moment qu’on ne voie pas sa sale gueule, comme disait Jules Renard.

Naïfs comme des enfants, au point de ne jamais assumer la responsabilité qui est la leur, ils ont été de toutes les coteries, partisans de tous les progrès. Ils ont adhéré à l’union européenne, à Maastricht, à la monnaie unique. Ils ont cautionné la fin des nations, ont détesté Jean-Marie Le Pen. Ils ont cru en la démocratie, au changement, croient au progrès comme une valeur absolue, citent Voltaire, ont défilé pour Charlie Hebdo avec un crayon à la main. Ils aiment la république. Ils ont aimé Chirac, Sarkozy, puis Hollande, ont voté Macron parce qu’il est beau et jeune. Devant le réel qu’ils finissent quelquefois par voir, on les entendrait dire : « on ne savait pas », « c’était l’époque », « on croyait que… », « on nous a bien eu ». Rien appris, rien compris.

Les boomers forment une masse qui fait l’opinion. Ils sont conditionnés par TF1 et BFM TV et n’osent jamais vraiment réfléchir que par conformité. Cette opinion est la base électorale du président Macron qui les chouchoute. Vaccination et lutte contre le covid, réforme des retraites, réduction de la dette publique, lutte contre le réchauffement climatique, voilà leur projet. Un projet louis-philippard, de bourgeoisie de centre libérale qui mâtine sa domination par du sociétal flou, avec un brin d’autoritarisme. Ils pensent avec leur nombril, simple et même simpliste, ils ne sont ni trop à gauche, car il y a trop d’assistanat en France, ni trop à droite car la démocratie est un bien absolu. Mélenchon est Staline, Zemmour un nouvel Hitler, ils voteraient bien Pécresse car c’est une femme. Cinquante ans de no pasaran bêta n’auront pas suffi à leur ouvrir les yeux sur la véritable menace mondialiste.

Cette génération a tout eu. Son égoïsme a redoublé au fil des décennies. Sur l’échelle du nombrilisme elle est au top. Elle n’est plus revenue à Dieu, ne songe plus du Royaume céleste. Alors, évidemment, le Covid qui tue sans être dangereux, qui incommode sans être grave, annonce l’apocalypse. Les trompettes résonnent, la cavalerie déferle. Dans le même temps, ils ont l’impression qu’on leur vole leur bonheur, leur divin bonheur. Ils se raidissent, on ne sait pas si c’est devant la mort ou de peur de ne plus jouir de la vie. La santé est leur précieux comme l’anneau pour Gollum. Marie Monique souhaite un confinement sévère de six mois ; Anne-Catherine qui aime la Grande libraire de François Busnel veut tout faire fermer; Jean-Claude, fan de poésie et de Don Giovanni, ne trouve pas normal que les jeunes fassent la fête ; madame Michu qui a peur pour sa santé surveille ses voisins et les dénonce ; Colette contrôle les pass sanitaires ; Bernard souhaite une cinquième dose de vaccin ; Jean-Michel exige le confinement des non-vaccinés ; Francis la vaccination obligatoire. Ils ont peur de la septième vague. Demain, on ferait des camps pour cas contact, ils approuveraient ; on enlèverait les enfants des parents réfractaires à la vaccination, ils applaudiraient. Ces vieux schnocks demandent la vaccination des enfants, s’en tamponnent qu’un gamin puisse mourir d’une myocardite du moment qu’ils sont en sécurité, safe, secure. Ils veulent nous piquer, nous piquer pour les autres, ils entendent par-là de nous piquer pour eux. L’égoïste est celui qui ne pense pas à moi.

Quand ils reviennent à l’église, après l’enterrement d’un plus vieux ou d’une plus laide, les voilà qu’ils accueillent des migrants, plaident pour le mariage des prêtres, souhaitent ouvrir la prêtrise aux femmes. Ce sont eux qui ont accompagné les grands changements dans l’Église, prêtres et laïcs ; ce qu’ils prenaient pour de la modernité n’était que de la mode, une bravade de la permanence, raccrochée à rien, destinée à ne produire aucuns fruits. Un vieux curé dans le diocèse de Strasbourg a même affirmé qu’il souhaitait se marier pour qu’une femme lui soignât ses hémorroïdes. Quelle belle conception du mariage ! Quel beau rapport aux femmes ! Est-ce inclusif ? Cela manque de doigté.

Le combat générationnel entre le père et fils, la belle-mère et la belle-fille est certainement éternel. Il est légitime que nous demandions des comptes à nos ainés qui ont participé à la décadence morale et intellectuelle de ce pays. Honorons nos morts, ouvriers et paysans, soldats engagés, qui ont servi, quand c’était leur tour, le pays et tentons de n’être ni la génération parasite, ni, une fois que le vent tournera, remplacés.



Nicolas Kinosky

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