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Aristote et St Thomas contre la Cancel culture

Dernière mise à jour : août 2



Conférence donnée au Camp Sursum Corda le 29 Juillet 2021

Pourquoi cette conférence ?

Sébastien mentionnait, lors de notre dernier camp d’été, la conception aristotelothomiste de la vérité et des principes de la philosophie politique comme un des traits majeurs de notre famille de pensée. La philosophie d’Aristote et de St Thomas d’Aquin était autrefois enseignée au lycée dans les écoles chrétiennes, elle a été longtemps un des cadres dominants de la pensée européenne. Notre siècle se caractérise, entre autre, par un affaissement de la réflexion critique, que nous allons essayer d’analyser durant cette conférence. Mon exposé va tenter de dégager trois paradigmes successifs dans nos rapports à la vérité, à la nature et à notre destinée. Un paradigme est une représentation du monde cohérente. L’essor de la philosophie grecque a fait sortir l’humanité de l’âge mythologique. A ce paradigme en a succédé un autre qui est celui de la modernité scientifique. Certains observateurs contemporains qualifient notre époque comme celle de la post-vérité. Je ne suis pas convaincu par la thèse selon laquelle les idées gouvernent le monde, je crois plutôt que la philosophie tente souvent de traduire dans son langage la conception philosophique dominante d’une époque.


La Cancel culture

J’ai volontairement choisi l’expression « cancel culture » (culture de l’effacement) dans le titre de cette conférence car nous avons assisté depuis quelques années à l’avènement d’un nouveau paradigme. La cancel culture c’est cette mode qui consiste à débaptiser les noms des rues, à déboulonner les statues, à refuser de commémorer nos héros nationaux, à renvoyer des chroniqueurs non conformes de leur antenne, à ré-écrire les textes de la littérature classique. La forme dominante qu’a pris la Cancel Culture, et qui nous vient principalement des Etats-Unis, consiste à considérer qu’il existerait une forme de domination consciente ou non de la part des hétérosexuels, des hommes et des blancs : le fameux privilège. Toute l’histoire occidentale se serait construite autour de la justification de cette domination. Le militantisme des guerriers de la justice sociale consiste à dénoncer cette domination. Même si vous ne prétendez pas à dominer qui que ce soit, vous êtes, par le simple fait de vos caractéristiques biologiques, un privilégié. Tout ceci est bien évidemment absurde mais peu importe. Car nous sommes à l’ère de la post-vérité.

L’ère de la post-vérité

Le syntagme post-vérité est entré en 2016 dans le dictionnaire d’Oxford pour désigner « un ensemble de circonstances », parmi lesquelles il y a les réseaux sociaux, qui nous conduisent à de promptes réactions plutôt qu’à une réflexion équilibrée.


Conditions de possibilité techniques

On sait comment les médias ont contribué à l’avènement de cette nouvelle ère, il ne s’agit plus d’informer en toute impartialité mais d’inonder les cerveaux, de massifier le récit d’un événement pour en faire un récit collectif, peu importe que celui-ci soit vrai ou faux, l’essentiel étant qu’il soit utile à ceux qui en font la promotion. La publicité a encore plus contribué à ce changement de paradigme. En devenant omniprésente elle façonne notre rapport primitif au réel. Toutes les grandes réalités de la vie sont médiatisées par la publicité. Ainsi ce n’est plus ni la famille, ni l’école, ni l’Eglise, la littérature ou la poésie qui nous apprennent ce qu’est l’amour, ce qu’est la nature, ce qu’est le bonheur ou ce qu’est la mort mais c’est d’abord et avant tout la publicité. Comme le dit Patrick Buisson, la lumière bleue de la télévision a remplacé la lumière rouge des tabernacles, la puissance du magistère cathodique n’avait jamais été égalée par celui de l’Eglise.

Internet et les réseaux sociaux ont donné une caisse de résonance encore plus puissante à ce torrent d’images qui rongent en permanence les cerveaux. Songeons à la conférence de Pierre Saint-Servant sur les écrans et l’impact des notifications et des flux d’images. D’une part, n’importe qui est invité à donner son avis sur n’importe quoi, à noter et à évaluer en permanence, à tout commenter. Mais d’autre part les enfants dès le plus jeune âge sont gavés d’images et de bruits qui happent toute leur attention. De zéro à dix-huit ans, l’enfant occidental moyen passe l’ équivalent du volume horaire de 30 années scolaires devant des écrans de loisir récréatif.

Sans ce changement technologique qui donne une hyper puissance à ceux qui détiennent ces outils, l’ère de la post-vérité semble inatteignable.


Conséquences pratiques

La post-vérité désigne, selon le dictionnaire d’Oxford, les circonstances selon lesquelles les faits objectifs influencent moins l’opinion publique que l’émotion ou les croyances personnelles.

La post-vérité est donc un contexte dans lequel les faits objectifs ont moins de valeur que l’émotion suscitée par un contexte particulier. On peut penser à de nombreux exemples dans l’actualité récente : quand on s’émeut davantage des noyades de migrants que des conséquences globales d’une politique d’immigration massive; quand on accepte de légiférer en faveur de l’euthanasie ou de la GPA en fermant les yeux sur les risques auxquels on expose notre société; ou encore quand on décide de vivre de façon totalement absurde par peur d’attraper une grippe.

Dans le contexte de la post-vérité il n’est plus possible de débattre sereinement, on est immédiatement classé dans un camp. Toute prise de parole devient un acte militant. Avec la post-vérité, il ne s’agit plus d’éclairer l’intelligence, mais de constituer une force capable d’écarter un certain nombre de questions ou de positions. Dans l’ère de la post-vérité, les peurs et les désirs se substituent aux arguments soigneusement établis. Dans l’ère de la post-vérité, on parle beaucoup, on prend beaucoup de décisions, mais on parle pour ne rien dire, car il n’est plus possible de ne rien définir. On se contente de répéter ce qui plaît. Il s’agit d’exercer un impact sociétal dont la seule limite est qu’il soit toléré par le plus grand nombre.

Le mensonge lui-même n’a plus de sens, ce qui importe ce n’est ni le vrai ni le faux, ni le bien ni le mal mais ce qui est efficace et efficient.

La post-vérité est indissolublement liée au règne de la technique. Tout énoncé est désormais soumis au crible de la puissance. En 1979, le philosophie français Jean-François Lyotard, intitula un rapport sur l’état du savoir, commandité par le gouvernement du Québec « La condition postmoderne ». Son constat était le suivant : « on n’achète pas des savants, des techniciens et des appareils pour savoir la vérité, mais pour accroître la puissance ». L’ère de la post-vérité apparaît ainsi comme l’ère de la performance, de la puissance et de la croissance illimitée qui se justifie par elle même.

La notion d’objectivité

Qu’est-ce qu’était un fait objectif ? C’était d’abord une norme sur laquelle le discours s’appuyait. C’était un élément, un donné que l’on pouvait expérimenter, mesurer et circonscrire. En ce sens l’existence de Dieu n’était pas un fait objectif.

Le positivisme scientifique

Avant l’ère de la post-vérité c’était l’ère du fait scientifique qui régnait. Cette ère avait été inaugurée par les Lumières qui avaient combattu l’obscurantisme, le poids des dogmes et des traditions pour exalter l’universalisme de la Raison. Au XIXème siècle c’est le rationalisme positiviste qui s’impose. Le savant est celui qui sait mettre de côté ses croyances et ses a priori. Le seul discours légitime est celui de la raison scientifique qui bannit tout ce qu’on ne peut pas examiner comme un fait objectif. En ce sens, le bien et le mal ne sont pas des faits objectifs non plus, car ils reposent sur une appréciation morale subjective. Plus encore que la morale, la religion doit se cantonner à la sphère privée car rien ne peut forcer quiconque à croire. Avec le Concile de Vatican II c’est l’Eglise qui a enfin essayé de façonner une religion séculière, adaptée à ce nouveau paradigme : on a chassé tout le mystère, le sacré et l’irrationnel pour ne plus conserver qu’une foi purement intellectuelle. Les dogmes (l’enfer, le diable, le purgatoire, la résurrection des corps, la présence réelle) ne sont plus que des symboles et ne renvoient qu’à des aspirations psychologiques. Une fois que la modernité a réussi à vider le monde de tous ses mystères en remplaçant le sacré de la religion par le sacré de la science, cette société s’est effondrée d’elle-même. Le sacré moderne de la raison scientifique ne répondait pas aux aspirations profondes de l’homme, il s’est donc tout naturellement décomposé au profit du sacré de la technique et de la puissance.

La philosophie d’Aristote et de St Thomas d’Aquin

Héraclite, Parménide et Platon : l’être et le mouvant

Pour comprendre le génie d’Aristote j’aimerais que nous revenions dans l’antiquité pré-socratique. La question qui hante la philosophie dans ses balbutiements est d’expliquer le monde, à savoir le cosmos et la nature, et cela indépendamment des mythes. Les premiers philosophes cherchent à savoir s’il y un ordre dans l’univers, si le cosmos est intelligible. Pour le philosophe Héraclite c’est le chaos qui prédomine. Tout change en permanence. C’est notre incapacité à percevoir le mouvant en tant que mouvant qui nous conduit à percevoir une forme de permanence dans les choses. L’univers est semblable à un feu, il est engendrement et destruction perpétuelle. C’est dans la lutte des contraires qui aboutit à la mort que nait la vie. Le monde est un conflit éternel dans lequel se succèdent les heures du jour et de la nuit, les saisons et les générations… L’être est donc une illusion de l’esprit, au fond rien ne demeure stable, tout est mouvant, évanescent.

Pour le philosophe Parménide c’est l’exact opposé, si nous sommes capables de saisir un être par la pensée, c’est que l’être existe. Il ne peut en être autrement. Dire que l’être n’est pas, est absurdité dans les termes. L’être ne peut pas être et ne pas être en même temps, donc nécessairement l’être est toujours. Le changement est une illusion des sens, au fond la réalité est stable, ce sont les apparences qui changent.

Platon va tenter de concilier l’inconciliable : la pensée et le mouvant.

Pour Héraclite la pensée ne peut pas saisir le mouvant, pour Parménide la pensée est plus réelle que le mouvant.

Chez Platon il y a deux mondes : ici bas, la matière, le mouvant, l’éphémère, l’imparfait, le multiple. Dans un au delà spirituel existent à l’état de perfection divine les idées qui sont spirituelles, immuables, éternelles, parfaites et uniques.

Toute l’entreprise de la philosophie et de la religion consistera à s’évader de la prison du monde sensible pour contempler l’au delà spirituel qui est le seul réel.

Aristote :

Aristote est séduit par la vision platonicienne mais elle ne lui paraît pas complètement satisfaisante. L’idée d’un au delà du monde sensible dans lequel existeraient les Idées des choses sensibles ne le convainc pas. C’est dans le réel lui-même, ici bas, qu’existent les Idées.

Comment concilier le mouvement permanent et la capacité de notre intelligence à saisir les êtres dans leur fixité ?

Aristote va distinguer la substance et les accidents. La substance c’est le support des accidents, ce qui demeure malgré les changements. Les accidents ce sont les choses qui ont besoin de la substance pour exister : la quantité (la taille, le poids…) les qualités (les couleurs, les sentiments, les vertus…), la relation, l’action, la passion, le temps, le lieu, la position et l’avoir.

Chaque être est caractérisé par une essence : ce qu’il est, c’est-à-dire son genre et son espèce. L’essence définit ce qu’il est de façon spécifique. Il y a des accidents essentiels comme l’intelligence chez l’homme et des accidents non essentiels comme la couleur de la peau. L’essence c’est ce que notre intelligence saisit de fixe et d’universel dans un être, tandis que les caractéristiques individuelles peuvent varier dans le temps et d’un individu à un autre.

Comment comprendre le changement ?

Un être existe d’abord en acte, c'est à dire tel qu’il est actuellement, mais il est aussi en puissance à devenir autre chose. Pour devenir, la substance doit contenir en elle même une capacité à ce devenir, elle doit être capable de se transformer et d’évoluer dans une direction conforme à sa nature. Le changement est le passage d’une forme à une autre, il faut donc que la matière reçoive une nouvelle forme.

On peut d’abord concevoir la matière pure, c'est à dire dénuée de toute forme : c’est ce qu’Aristote appelle la matière première. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. La matière première n’existe pas en acte elle est pure puissance. Sans matière première tout devenir est inconcevable, car pour que les choses deviennent il faut un support au changement.

Nous ne rencontrons jamais la matière première mais que des matières secondes, c'est à dire des matières déjà informées qui ont reçu une forme. La matière première est le support sur lequel s’opère les changements de forme substantielle. Les changements de forme accidentels qui ne modifient pas l’essence d’une chose s’opèrent sur une matière seconde.

Dans tout changement 4 causes interviennent :

  • Une cause efficiente qui amène la substance de la puissance à l’acte.

  • Une cause finale qui est le but à atteindre.

  • Une cause matérielle qui constitue les éléments qui entrent dans la composition d’un être.

  • Une cause formelle qui donne à la matière son organisation.

La sagesse d’Aristote apporte donc les clés de compréhension d’un univers en mouvement.

L’homme et la vérité

Ce qui est en jeu ici c’est le rapport entre l’homme et la vérité, l’homme et la nature et, in fine, la question de notre destinée. L’approche d’Aristote conditionne la réponse à ces questions.

Pour Aristote l’homme a accès au monde grâce à son intelligence. Nos idées ne sont pas innées, elles ne sont pas des concepts forgés par les seules forces de la raison. Quelle est l’origine de nos idées ? Comme tous les animaux, l’homme est un être doté d’une sensibilité, par ses cinq sens il a accès au réel qui se donne à lui. Les sens sont des points de contacts avec la nature, ils sont même davantage un outil de communion avec le réel. Par la sensation nous recevons une similitude avec la chose sentie. St Thomas nous dit que la sensation est l’acte commun du sentant et du senti.

Une fois la sensation reçue dans notre corps, comme pour l’animal, celle-ci habite notre mémoire. La spécificité de l’intelligence humaine est de pouvoir extraire de la mémoire ce qu’il y a d’universel dans les êtres. L’intelligence agit en séparant le particulier de l’universel pour donner vie au concept. Le concept était bien présent dans la chose sentie, mais il ne l’était pas en acte, il avait besoin de l’intelligence pour devenir concept. Autrement dit nos idées ne viennent pas de notre esprit, elles sont actualisée par notre esprit tout en provenant des êtres que nous rencontrons par nos sensations. La mesure de nos idées est donc le réel. Le réel n’est pas une construction ou une élaboration dans le cerveau humain, il se donne à nous dans un rapport immédiat.

Vérité et langage

St Thomas d’Aquin définit la vérité comme l’adéquation entre la chose et notre esprit. La vérité n’est pas d’abord la propriété de l’esprit ou du discours mais plutôt la conformité du discours avec le réel.

Le langage courant est l’expression la plus appropriée pour saisir le réel. C’est le langage scientifique qui est une construction a posteriori et qui nous éloigne en quelque sorte du réel. La vérité s’exprime avec les mots du langage courant. Le bien et le mal se conçoivent aisément quand ils ne sont pas le fruit d’une abstraction métaphysique. Les sciences modernes ont construit des cadres conceptuels pour interpréter le réel, non plus en vue de le comprendre et de le contempler, mais pour modifier la nature et obtenir des résultats. Les physiciens modernes ont créé des catégories abstraites dans lesquels ils s’efforcent de faire entrer les résultats de leurs expériencee, mais ce discours n’est qu’une approche très imparfaite du réel. Pour la modernité la vérité est d’abord la propriété d’un discours : sa cohérence interne, l’absence de contradiction au sein d’un exposé théorique. La Science n’est qu’un récit humain qui tente de relier des données avec des théories édifiées a priori. On se rend bien compte de ce décalage lorsqu’on compare la médecine institutionnelle occidentale moderne et les médecines moins conventionnelles qui arrivent parfois à des résultats surprenants en empruntant des voies qui ne sont pas enseignées dans les facultés de médecine. La médecine devient de moins en moins en phase avec le réel lorsque les diagnostiques ne sont plus le fruit de l’observation humaine mais le résultats d’analyses faites à l’aide de capteurs et d’autres machines. Le rapport de l’homme à la vérité qu’on retrouve dans la sagesse d’Aristote et de St Thomas est celui de l’expérience sensible. La modernité scientifique a remplacé ce rapport par celui des outils de mesure, la post modernité par celui du spectacle, de la publicité, de l’image numérique et de l’informatique.

L’homme et la nature

Dans la sagesse d’Aristote et de St Thomas d’Aquin, la nature constitue la norme fondamentale sur laquelle toute chose doit se régler. La nature est principe de mouvement dans les choses. C’est elle qui règle les transformations et les changements, qui guide le développement de la vie. La nature c’est le cosmos, un univers ordonné, empli de sagesse divine. Lorsque notre intelligence saisit la quiddité d’un être, elle saisit sa nature c'est à dire son essence - quelque chose d’intelligible - qui tire son origine du divin. La nature se dévoile à notre intelligence, elle nous est accessible puisqu’elle s’offre à nous. Les modernes pensent la nature comme un domaine inaccessible à l’intelligence humaine. Si la nature est impensable pour l’homme, il ne lui reste plus qu’à édifier des théories explicatives qui permettront de rendre compte des expériences et de les reproduire. La sagesse grecque puis celle des scolastiques pense le rapport entre l’homme et la nature comme harmonieux. Les modernes conçoivent ce rapport comme impossible. La nature est impénétrable pour ces derniers, c’est un univers fondamentalement hétérogène par rapport à la pensée. On ne l’approche que par des constructions artificielles qui modélisent des morceaux de l’univers. Si la nature est fondamentalement inconnaissable, hétérogène à l’homme, elle ne peut plus lui servir de modèle, c’est donc à l’homme de construire son propre univers indépendamment des lois de la nature. Les lois de la nature sont appelées à être dépassées, modifiées, déréglées. En ce sens, la post-modernité n’a rien de fondamentalement différent d’avec la modernité, elle n’est qu’une accélération du processus moderne. Toute l’histoire depuis la révolution industrielle illustre à merveille ce constat : le développement des outils de production permet d’inverser dans les faits notre rapport à la nature. L’homme de l’ancien monde aménageait la nature, il la soignait pour en tirer ce dont il avait besoin, il avait compris que la meilleure façon de vivre était de vivre en harmonie avec elle. L’homme moderne révolutionne la notion de besoin, d’ailleurs il n’a plus de besoins, mais des désirs illimités. Dorénavant c’est la capacité de production illimitée qui définira nos besoins. On ne fabrique pas ce dont on a besoin, on produit en des quantités astronomiques ce dont on n’a aucunement besoin, et on crée par la publicité un désir pour ces nouvelles marchandises. L’agriculture était depuis l’Antiquité l’histoire d’une quête d’harmonie entre l’animal qu’est l’homme, et son milieu, chaque sol avait son histoire, sa végétation. Tel fruit ne pouvait pas pousser dans tel lieu, tandis que tel autre y poussait à merveille. Le paysan vivait davantage du fruit de ses récoltes qu’il pouvait échanger, que de l’argent du commerce. La démographie était le résultat du pacte entre l’homme et la nature qu’il habitait. Les révolutions vertes ont permis de faire pousser n’importe quel légume, fruit ou céréale à n’importe quel endroit de la planète, en ayant pour conséquence une destruction des sols vivants et la création artificielle de nouveaux organismes capables de s’adapter aux immenses dérèglements engendrés par l’agriculture chimique. L’homme ayant perdu son rapport originel à la nature, la modernité a fait de ce nouveau rapport un écocide structurel. Retrouver la sagesse antique c’est considérer la nature comme la norme stable sur laquelle l’homme doit calquer son activité. Les modes comme la permaculture, la naturopathie ou l’éducation Montessori, ne sont pas d’ingénieuses inventions de notre époque mais un retour à ce qui a toujours été fait depuis Hésiode jusqu’aux années 1960.

En politique les leçons de la nature consistent à concevoir la vie sous forme de petites communautés comme le socle naturel de tout édifice politique; à considérer les hiérarchies et les inégalités comme des richesses naturelles à faire fonctionner harmonieusement plutôt que comme des aspérités à gommer; à voir dans la tradition, l’histoire et l’observation des sociétés humaines autant de guides qui nous permettent de mettre en place la bonne polis.

La question de notre destinée

L’emballement moderne pour le progrès et la croissance est conséquent d’un changement de paradigme. Pour Aristote, habiter le monde consistait à vivre en harmonie avec la nature, à contempler cette nature pour y trouver les traces du divin. St Thomas d’Aquin a christianisé l’oeuvre d’Aristote tout en paganisant le christianisme.

St Thomas apporte la solution à un différend dont la pensée humaine avait longtemps souffert dans le passé : ce différend c’était l’opposition, qui depuis l’avènement du christianisme, avait maintes fois mis aux prises les représentants de la culture grecque et les confesseurs de la foi nouvelle. Opposition qui ne dressait pas toujours les hommes les uns contre les autres mais parfois l’homme contre lui-même : on pourrait ne voir le chemin du salut que dans un surnaturalisme radical de la religion chrétienne et donc renier notre nature pour y parvenir, ou au contraire être dans l’impossibilité de renier totalement sa nature à cause de l’intelligibilité et la beauté dont les grecs ont parés cette nature.

St Thomas a montré que non seulement l’homme grec pouvait s’accommoder du christianisme mais en plus que le christianisme lui était nécessaire et que lui seul pouvait garantir complètement l’idéal grec pour en permettre sa complète réalisation.

Le surnaturel de la foi chrétienne, c'est à dire la grâce, venant accomplir les voeux que l’hellénisme osait à peine espérer. La coordination entre Aristote et St Thomas ne s’est pas faite comme le rapprochement de deux réalités hétérogènes mais comme le parachèvement de l’hellénisme dans la foi chrétienne. La morale de St Thomas n’est pas la combinaison en des propositions quelconques d’une morale grecque naturelle et païenne, et de l’autre côté d’une morale judéo-chrétienne, mais plutôt l’identité foncière d’un christianisme dans lequel toute la philosophie d’Aristote se trouve déjà incluse parce que ce christianisme de St Thomas d’Aquin n’est pas une négation de la nature mais son parachèvement.

Pour expliciter cette spécificité du thomisme (qui peut paraître en apparence contradictoire avec l’Augustinisme) il est important de montrer que St Thomas pense la nature comme voulue par Dieu. Les grecs voyaient la nature comme la norme à laquelle les hommes devaient se conformer. Saint Thomas ajoute que cette norme est, in fine, la norme divine. Les grecs voyaient le divin dans la nature, St Thomas montre que le divin transcende la nature. Loin d’opposer Dieu et la nature, il montre que la nature découle de la sagesse divine et qu’on atteint la sagesse du créateur en passant par la contemplation de la création. Le divin des grecs est assimilé au Dieu créateur de la genèse.

Pour ce qui est de la place de l’homme sur terre, de sa destinée et de sa conduite, il appartient donc à l’homme de considérer que le bien de sa nature est le bien que Dieu a voulu pour la nature humaine, cette fin ou cette destinée que Dieu a mis en lui. Le bien propre de la nature humaine consiste à se vouloir telle que Dieu la veut, tout en sachant que la nature trouve son parachèvement en Dieu.

La morale de St Thomas est une morale qui peut s’exprimer ou s’expliquer de manière intelligible, parce que le Dieu auquel se subordonne l’homme est pur intellect. On peut donc parler d’une loi morale ou même d’un ordre rationnel dans la morale parce que la manière dont l’homme se gouverne doit s’insérer dans l’ordre divin.

La morale de St Thomas n’est pas comme celle de Kant une morale du devoir, elle n’est pas pensée en terme de sanctions ou d’obligation, car l’obligation et la sanction s’imposent du dehors à l’acte humain. La seule obligation de la morale thomiste consiste à exiger de l’homme qu’il se comporte parfaitement en homme et non en bête ou en sous-homme.

L’homme n’a pas besoin de lutter contre sa nature ni de la dépasser pour accomplir sa destinée, il lui suffit d’être homme, c'est à dire cette créature dont les pieds s’enlise dans la boue et dont le regard est tendu vers les étoiles.

La modernité considérant la nature soit comme un univers incompréhensible soit comme une erreur fondamentale, c'est à dire comme la prison de laquelle l’homme doit s’extraire, il convient de sans cesse la dépasser, de s’opposer à elle, de la nier pour lui imposer sa volonté. Si la nature est inconnaissable on ne peut trouver en elle aucune sagesse : la nature est donc désacralisée et désenchantée. Non seulement on peut la traiter comme n’importe quelle matière synthétique, mais on ne peut plus y lire le sens de sa destinée. Pour s’accomplir l’homme doit la dépasser, passer à autre chose.

Le trans-humanisme découle logiquement de cette absence de perspective. Dans la sagesse scolastique dépasser la nature implique de passer par elle pour remonter au divin. Certes on ne peut voir Dieu sans mourir, mais on ne va à Dieu que par les médiations naturelles. S’il n’y a plus une sagesse qui pré-existe à l’ordre qui habite la nature, il ne reste plus qu’à l’homme d’accumuler de la puissance pour s’augmenter indéfiniment - ou plutôt, devrait-on dire, pour s’enfler indéfiniment.

L’absence de sens, de destinée, d’au-delà laisse la place à des religions de substitution : la santé, le trans humanisme, l’intelligence artificielle. Loin d’être capable de réaliser ces rêves prométhéens l’homme se console par les perspectives d’un dépassement de sa condition animale et mortelle. Le règne de la post-vérité c’est l’errance de l’homme qui a perdu son unité avec la nature et qui cherche à se consoler tout en augmentant son désarroi par la recherche de toujours plus de puissance.

Transmettre

Pour conclure j’aimerais vous enjoindre à transmettre et à éduquer. Cette crise du monde moderne emportera avec elle vos enfants et la génération qui vous suit si vous ne leur donnez pas des repères stables. La plupart de ceux qui entretiennent ce paradigme sont indifférents aux mots d’ordres idéologiques du temps, ils se contentent de suivre passivement pour éviter les désagréments causés par la désobéissance. Vivre à contre-courant exige un appareil critique, une formation humaine et intellectuelle qui permet de reconnaître le vrai du faux, le synthétique du naturel, le beau du laid. Votre devoir de parents ne consiste pas qu’à nourrir, loger et habiller vos enfants, mais surtout à élever leurs intelligences. Il ne s’agit pas d’en faire des intellectuels, des professeurs d’université ou des écrivains mais de les éduquer à la vertu en leur offrant une armature spirituelle. Pour cela le choix des écoles est crucial, mais aussi la lecture en famille, les discussions, et le refus systématique de tous les appareils de décérébration qu’on offre aux parents pour obtenir la tranquillité avec leurs enfants.

Changer de paradigme

Un changement de paradigme est-il encore possible ? A grande échelle, cela semble difficile à envisager. Mais qui nous empêche de nous désintoxiquer à petite échelle et de décider de vivre maintenant en conformité avec la nature ? En tant que chrétien c’est aussi une religion que nous avons à retrouver. Les crises qu’a traversées l’Eglise dans ces derniers siècles ont permis à la pensée moderne de pénétrer le christianisme. En cela, Vatican II et son ambition d’en finir avec la religion du touchant, la piété populaire, les rites, les pèlerinages, les pardons bretons, les dévotions aux saints guérisseurs a fait du christianisme moderne une religion purement intellectuelle qui s’est éloignée des dogmes et qui fait envisager au chrétien la nature comme un lieu inhabité, dénué de sens et de sacré. Il nous faut renouer avec nos aspirations profondes, l’homme aspire naturellement au divin. La religion n’a pas disparu de nos sociétés modernes, elle a simplement changé d’objet. L’islam lui même n’échappe pas à la règle, contrairement à certains de nos contemporains à droite qui fantasment dans l’Islam un monde où la tradition a été épargnée, il faut reconnaître au contraire que l’Islam contemporain est la synthèse du mondialisme hors-sol et des plus grosses inepties du Coran. La crise du monde moderne est donc profondément une crise du sacré. Chacun tente comme il peut de combler le vide. Nous avons cette chance, nous chrétiens traditionalistes d’avoir accès à une tradition relativement préservée. Epurons notre foi des scories du protestantisme, du sentimentalisme et du puritanisme moderne et retrouvons le Christ viril et sacré de nos pères.


Victor Aubert


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