• Jean

Témoignage d'un paria dans le monde du travail

Mis à jour : 29 déc. 2019


Un témoignage de Jean :

J'ai postulé récemment pour un poste. Moitié par hasard, moitié par relation, parce que la société était tenue par ce qu'il convient d'appeler « des gens bien », que des amis y travaillent et que les salariés y sont globalement heureux. Aussi parce que j'étais lassé des jobs à la con que les nécessités de la vie m'obligent à effectuer par intérim, pour quelques mois, le temps d'être reconnu.

Mardi : embauché en CDI pour un poste intéressant, dans une boîte avec de bonnes « perspectives d'évolution » comme on dit. Je discutais déjà avec ma femme du jour béni où nous pourrions enfin être propriétaires à la campagne et nous nous réjouissions ensemble à grands coups de « finies les emmerdes » lorsque le DRH m'appelle pour me signifier que mon nom a été googlisé et que certains feraient bien haro sur le facho. Lui-même n'a rien contre mes idées : il est issu d'une famille de militants, et des tradis pur-beurre FSSPX qui plus est. Seulement voilà : il faut qu'on discute, que l'on réfléchisse : « que l'on étudie la situation ». J'ai conscience que ça sent le roussi mais je me dis que le pire n'est pas toujours à craindre : après tout, n'ai-je pas lu le camp des Saints pour la première fois il y a dix ans en gardant les enfants du PDG ? Sans doute ne s'en souvient-il pas. Toujours est-il que je sais ce qu'il a dans sa bibliothèque et que j'ai du mal à croire que ma présence puisse être si néfaste à l'entreprise.

Mercredi : après une journée de formation très instructive et foncièrement intéressante, je file chez le DRH comme il me l'a proposé « si je voulais discuter ». Celui-ci est en « conf-call » alors je l'attends patiemment face à deux cadres : l'un de Churchill, l'autre de Steve Jobs. Les locaux en sont remplis, avec des citations qui, appliquées à la politique, auraient quelque chose de plutôt fascisant : « là où il y a une volonté, il y a un chemin », « ne laissez pas le vacarme des opinions des autres étouffer votre voix intérieure ». Seulement voilà ; ce qui est encouragé dans le système libéral au profit de l'économie capitaliste ne l'est pas forcément en politique. Les grands mots et l'héroïsme d'accord, mais pour ton job, pas pour ton pays. Et je vais en faire l'expérience rapidement. Le DRH me fait entrer tout sourire et m'invite à le tutoyer. Sans que je puisse en placer une, il me raconte la jeunesse turbulente du PDG, les débuts rockn'roll de la boîte, le bon esprit qui y règne et les nombreux profils atypiques ou sans qualifications qu'ils n'ont pas hésité à embaucher : et tout cela est vrai, et c'est tout à leur honneur. Il énumère ensuite les avantages qu'il y a -et ils sont sérieux- à occuper le poste pour lequel j'ai signé. Mais voilà : ce n'est pas compatible avec la politique, et mon profil déplaît à pas mal de gens. Il est éventuellement prêt à me soutenir, le PDG aussi, si j'arrête tout. Mais alors tout, vraiment. Je pense que tout cela est une excuse : je ne suis pas embauché à un poste de commercial, et si par malheur quelqu'un tapait mon nom sur internet et faisait le lien avec la boîte, il ne serait pas déçu, que je milite ou pas. Le problème, ce sont les hystériques en interne pour lesquels mon embauche est une insulte. J'ai eu des échos : certains connaissaient même les dates exactes du passage de mon père chez Le Pen comme directeur de cabinet.

_ « Imagines-tu Cathelineau abandonner ses troupes et le combat pour un CDI ? » lui ai-je demandé. Je crois que la question fait mouche. Il est sincèrement emmerdé, mais il ne peut pas me garder. Il me demande si je le déteste, je réponds que non. Il me dit que je loupe une opportunité en or et que je vais me retrouver à nouveau dans la merde avec des boulots de merde. Mais tout ça, je le sais déjà. Il me fait le coup du « fais une bonne carrière et après tu pourras changer les choses » : mais il m'avoue vite que lui-même n'y croit pas trop. Il va quand-même essayer de voir - je le lui ai suggéré - s'ils ne peuvent pas me faire bosser en sous-traitant, préservant ainsi la réputation de la boîte en cas d'hypothétique fuite. Je reviens donc le lendemain pour ma deuxième journée de formation.

Jeudi : On me demande de passer au service RH après le boulot, avec ma tablette de fonction et mon contrat de travail. Ce n'est vraiment pas possible de me garder si je continue à militer, même très discrètement. Impossible aussi d'être sous-traitant, en cas de fuite c'est « trop risqué ». Le PDG passe à ce moment par hasard dans le bureau et me demande, avec une gêne mielleuse, si ça va. Même pas un petit mot pour se désoler d'une telle situation. Rien. Je me vois remettre ma lettre de rupture de période d'essai et je lui demande ironique comment on s'organise pour mon pot de départ. Il est gêné, me dit qu'on verrait ça dans d'autres circonstances. Au moment de descendre l'escalier je dépasse un cadre au mur avec écrit « pensez hors des cases ». Je suis las et profondément écœuré, j'ai envie de tout casser mais je murmure « a moy que chault », notre petit me ne frego à nous, en me forçant à rire, et je me promets de n'en tirer aucune aigreur, aucune rancœur. Je remonte dans ma voiture en songeant à l'étoile jaune invisible dont parle Bardèche, que l'on colle dans nos merveilleuses démocraties à tous ceux qui sont « hors des cases », avec l'assentiment de ceux qui sont d'accords avec nous mais pour lesquels la carrière est une fin en soi, plus importante que leur pays ou que l'honneur, tout simplement.

Me voilà donc à nouveau sur le chemin de l'intérim, ce qui a quelque chose d'un peu démoralisant mais bon, d'autres ont eu avant moi ou ont actuellement un sort pire que le mien, alors je souris et je relativise. Ceci étant si l'un de ceux qui parcourent ma logorrhée avait une idée de boulot plus intéressant pour moi, qu'il n'hésite pas !

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