• Julien Langella

Matteo Salvini et l'avenir du populisme : entretien avec Adriano Scianca


Le « populisme » est omniprésent dans les médias. Academia Christiana s'empare de la question en lançant une série d'entretiens auprès de personnalités populistes ou de bons connaisseurs du phénomène. Nos interlocuteurs viennent de France et d'ailleurs, ils offrent un éclairage particulier sur cette question épineuse afin de nous aider, enfin, à y voir plus clair. Tous ne sont pas catholiques et leurs propos ne reflètent pas nécessairement les idées d'Academia Christiana, mais nous sommes un espace de libre discussion, sans sectarisme ni conformisme mondain. Academia Christiana a toujours condamné l'entre-soi et cherche à ouvrir de nouveaux lieux de dialogue constructif. Cette série d'entretiens s'inscrit dans cette ambition.

Entretien avec Adriano Scianca, écrivain et journaliste italien.

Comment définiriez-vous le populisme ? Peut-on s’en réclamer ?

Le populisme est une forme de langage (une « narration », comme on aime dire aujourd’hui) qui se structure autour de la dichotomie peuple/élite, haut/bas. C’est un langage vainqueur car il est extrêmement simpliste et non idéologique (« ce n’est pas une chose de droite ou de gauche, c’est simplement le bon sens » aime à dire Matteo Salvini pour justifier ses décisions) et qui devient ainsi plus compréhensible et acceptable pour le citoyen moyen par rapport aux discours classiquement « nationaux révolutionnaires » ou « identitaires » basés sur une vision articulée du monde. Cette simplicité semble aussi particulièrement adaptée à la communication via les réseaux sociaux qui se base sur des messages élémentaires, émotionnels et peu élaborés. La véritable question fondamentale est de savoir s'il est possible de donner à un discours populiste la profondeur qu’il n’a pas par nature. Selon mon point de vue, il est indispensable d’engager un dialogue avec les mouvements populistes et, dans une certaine limite, « devenir » nous-mêmes des populistes mais seulement afin d’en utiliser le langage pour le dépasser.

Pourtant, ceci n’est pas simple car un discours populiste est par nature allergique à toute « rectification éthique » de la société : ils veulent simplement moins d’immigrés, moins de taxes, moins de bureaucratie, moins de criminalité mais pour le reste refuse dans changer une virgule de la société existante. Il n’y a pas ici d’idée de « révolte contre le monde moderne », dans la vision populiste, le monde moderne est parfait comme il est si les citoyens honnêtes peuvent vivre tranquillement, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Le dialogue avec le populisme n’est donc pas simple mais il doit tout de même être tenté car, sur certains aspects, par exemple la question migratoire, le simple fait qu’il soit fait quelque chose, n’importe quoi, pour arrêter l’invasion, est mieux que ne rien faire ou que la complicité affirmée à laquelle nous ont habitué les gouvernements non populistes.

Nous avons vu Matteo Salvini refuser l’Aquarius mais quelle action a-t-il sur l’immigration clandestine déjà présente en Italie ?

Matteo Salvini est un habile communicateur mais il ne transforme pas toujours en faits ce qu’il proclame. En campagne électorale il avait promis d’expulser 500 000 clandestins. Devenu ministre, il a dû se rendre compte qu’avec les lois et les moyens actuels, cette promesse est intenable au moins à cours terme. Ses voyages en Afrique du Nord pour négocier avec les gouvernements locaux afin que les expulsions soient plus faciles vont dans ce sens mais nous savons qu’il sera très difficile de négocier avec ces gouvernements africains qui sont affamés de fonds européens mais peu enclins à respecter les accords.

Ses principales actions contre l’immigration déjà présente en Italie sont les suivants :

A) le gel des fonds publics : jusqu’ici maintenir un immigrant dans une structure d’accueil financée par l’Etat coûtait 35 euros par jour ; désormais, cela coûtera 19 euros.

B) Il a créé une loi qui retire la citoyenneté italienne aux immigrants en cas de crime grave, comme le terrorisme.

C) Il a suspendu les demandes d’asile en cas de trouble à l’ordre public.

D) Il a réduit les motifs ou l’on peut demander légitiment la protection humanitaire.

E) Il a décidé de doubler le temps de retenue dans centres pour décider du rapatriement : de 90 à 180 jours.

F) Il a décidé de révoquer la protection humanitaire pour les fameux « réfugiés vacanciers » (l’absurdité d’avoir des réfugiés demandant l’asile pour des persécutions dans leur pays qui, régulièrement, retournent dans ce même pays pour des périodes de vacances).

C’est beaucoup ? C’est peu ? c’est certainement peu vu l’ampleur du problème et des promesses faites par Salvini. C’est pourtant beaucoup sachant qu’il y a quelques mois, la gauche alors au pouvoir essayait de faire voter une loi sur la citoyenneté basée sur le « droit du sol ».

Quelle est sa politique économique ?

La Ligue du Nord a une base sociale constituée par les producteurs du nord et surtout du nord-est. Précisons tout de même que l’on parle ici d’entrepreneurs qui furent les premiers à remplir leurs usines d’une main d’œuvre bon marché issue de l’immigration et qui, bientôt, furent les premiers à se plaindre quand ces mêmes immigrés devinrent trop visible dans la société. Sa vision économique est depuis toujours orientée vers de sévères coupes fiscales, les taxes étant très lourdes en Italie, comme elles le sont en France, mais les services reçus en échange de la part de l’Etat étant bien moindres. Lors de la dernière campagne électorale, Salvini a promis la « Flat Tax » qui fut effectivement insérée dans la loi budgétaire : on parle ici de l’introduction en 2019 d’une taxe unique à 15% pour les micro-entrepreneurs qui déclarent un revenu annuel de moins de 65 000 euros et de 20% pour ceux qui déclarent jusqu’à 100 000 euros de revenu annuel. Il faut tout de même se souvenir que Salvini fait partie d’une coalition gouvernementale : l’autre parti au gouvernement est le Movimento 5 Stelle qui lui a une vision économique basée sur l’assistance et dont le cheval de bataille est le revenu de citoyenneté. Malgré le nom, il ne s’agit pas d’un revenu universel mais bien d’une aide aux chômeurs de longue durée. En général, les idées économiques de Salvini sont génériques et assez souples.

Comment voyez-vous l’avenir de son mandat, en particulier, mais pas uniquement, par rapport à la relation avec l’Union Européenne ?

La situation est délicate car le gouvernement italien a raison de refuser le diktat de la bureaucratie de l’UE et de revendiquer la liberté d’une nation de pouvoir mener sa propre politique pour encourager la croissance. Reste le fait que le gouvernement ne donne pas toujours l’impression d’avoir les compétences pour mettre en place des politiques alternatives. Il plane constamment un air d’amateurisme qui pèse sur les choix du gouvernement. Il faudra voir aussi à quel point l’UE décide de négocier ou d’aller vers le conflit. Au-delà de ces aspects, il faudra voir à quel point peut durer l’alliance entre la Ligue et la M5S, ce dernier a pris plus du double des voix de la Ligue lors des dernières élections (32% contre 17%) mais lors des derniers mois, Matteo Salvini a écrasé de son poids le gouvernement, c’est lui la personnalité dominante de l’exécutif. Le M5S a une forte composante de gauche qui ne voit pas d’un bon œil les politiques de la Ligue. Il faudra voir si cette alliance pourra durer, sans parler du fait que certains ministres, comme par exemple celui de l’économie Giovanni Tria, sont des techniciens libéraux imposés par le président de la République Sergio Matterella comme garants d’une politique modérée. Pour résumer, tout repose sur un équilibre assez fragile.

Comment analysez-vous l’accueil des réfugiés venus du Niger par M. Salvini ?

C’est une habile action de propagande qui permet à Salvini d’éviter l’accusation de racisme (qui lui est reproché malgré tout) et de montrer que lui aussi est capable d’accueillir des personnes qui en ont vraiment besoin et qui tentent « d’échapper à la guerre » alors que lui veut renvoyer chez eux les migrants « économiques » qui viennent en Italie sans raison. Cette décision qui vise à montrer les contradictions de la gauche et de l’UE sachant que bonne partie des migrants présents ne devraient pas l’être selon le droit européen et national. Il va de soi que la pression migratoire est telle qu’il est nécessaire de mettre des limites même à la possibilité d’accueillir les « vrais réfugiés ». Ainsi, l’action de Salvini peut avoir du sens si elle reste au niveau symbolique. Autrement, ce sera une nouvelle façon de céder face à l’invasion.

Pouvez-vous nous donner quelques points non-négociables, ou quelques mesures phares, d’un populisme authentique selon vous ?

C’est évidemment une question complexe et je me limiterais à souligner quatre priorités.

A) Des politiques contre l’immigration de masse à tous niveaux.

B) L’augmentation des dépenses militaires et des politiques de défense afin de garantir la souveraineté nationale (thème bien plus important en Italie qu’en France, qui possède encore une tradition militaire importante et la capacité de penser des actions militaires unilatérales, chose impensable chez nous) avec pour but un abandon graduel de l’hégémonie américaine dans le secteur.

C) Des politiques démographiques et le soutien aux familles.

D) La valorisation du patrimoine symbolique identitaire national et européen, la lutte conte les idéologies anti-identitaires, le frein à la surexposition médiatique et culturelle de l’intelligentsia cosmopolite.

Propos recueillis par Julien Langella le 25 novembre 2018.


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