• Julien Langella

Le populisme et le fantôme de Franco : entretien avec Javier Portella


Le « populisme » est omniprésent dans les médias. Academia Christiana s'empare de la question en lançant une série d'entretiens auprès de personnalités populistes ou de bons connaisseurs du phénomène. Nos interlocuteurs viennent de France et d'ailleurs, ils offrent un éclairage particulier sur cette question épineuse afin de nous aider, enfin, à y voir plus clair. Tous ne sont pas catholiques et leurs propos ne reflètent pas nécessairement les idées d'Academia Christiana, mais nous sommes un espace de libre discussion, sans sectarisme ni conformisme mondain. Academia Christiana a toujours condamné l'entre-soi et cherche à ouvrir de nouveaux lieux de dialogue constructif. Cette série d'entretiens s'inscrit dans cette ambition.

Entretien avec Javier Portella, écrivain et journaliste espagnol.

Comment définiriez-vous le populisme ? Peut-on s’en réclamer ?

Comme tant de mots dans l’histoire (pensons à l’origine des termes « droite » et « gauche » !), le mot « populisme » a un côté assez conventionnel. On l’emploie… n’ayant rien trouvé de mieux pour éviter le mot maudit, celui avec lequel vos adversaires vous mettent au ban de l’humanité : extrême droite. Une extrême droite à laquelle le populisme, cette mise en question radicale du Système, ne s’identifie pas pour la bonne raison qu’il n’a rien à voir ni avec celle qui fut vaincue sur les champs de bataille il y a plus de soixante-dix ans, ni avec la vieille droite ringarde et conservatrice qui a, par exemple, tant sévi en Espagne.

En quoi consiste alors la mise en question du Système qu’est le populisme ?

Elle consiste – et dans ce sens le mot « populisme » n’est pas une convention de langage – dans la défense du peuple, c’est-à-dire des « petites gens » (compris d’une façon très large, la plupart des classes moyennes en faisant de plus en plus partie) face aux atteintes infligées par les élites mondialistes indignes de la haute mission qui correspond à de véritables élites.

Or, ceci ne va pas sans poser plusieurs questions dont on ne parle d’ailleurs guère. Il y a même là un risque qu’il convient à tout prix d’éviter. À force, en effet, de nous en prendre aux élites, c’est l’idée même d’élitisme qui risque de se voir dévaluée. Soyons clairs : sans le surgissement de nouvelles élites dignes de leur nom et de leur mission de devoir et de commandement ; sans l’essor, pour le dire autrement, de cette « aristocratie de l’esprit » dont parlait Dominique Venner, jamais aucun populisme ne parviendra à changer vraiment le monde (car c’est bien de cela qu’il s’agit, et non seulement de changer de gouvernement). Le peuple est certes le grand bénéficiaire et le vecteur d’action du populisme, mais ce serait faire de la démagogie bon marché que de prétendre qu’il en constitue le centre et le pivot. Ni le peuple n’a spontanément mis en branle la mouvance populiste, ni le peuple ne sera aux commandes le jour où elle parviendra à changer l’ordre dominant.

Le peuple, si vous me permettez une boutade, devrait-il être sous la coupe de ces nouvelles élites ?

Si vous posez une telle question, et vous avez bien raison de le faire, c’est parce que nous vivons sous l’emprise du mensonge libéralo-égalitariste. C’est lui qui, prônant une égalité qu’il est le premier à enfreindre dans la réalité économique, médiatique et politique, se plaît à confondre tout simplement soumission et commandement. Il n’en est rien, bien sûr, de votre boutade, le commandement exercé par de véritables élites étant tout le contraire d’une soumission.

Oublions les mensonges de cette démocratie libérale dont l’autre nom, disait Spengler, est « ploutocratie ». Le peuple peut et doit avoir – bien davantage que sous le libéralisme ploutocratique – le dernier mot en tant qu’expression de « la souveraineté nationale » qu’il incarne. Mais cette expression est et sera toujours médiatisée par des tas d’instances de savoir et de pouvoir qui, elles, ne sont ni ne seront jamais entre les mains du peuple lui-même, toute la question étant le contenu ou le sens que ces instances impriment (ou dénient) au monde.

Quel est le contenu que la vision populiste du monde voudrait imprimer à celui-ci ?

C’est là l’essentiel. Quand on dit que le populisme défend le peuple face à la mondialisation et à la super-classe dominante, on est en train de dire en réalité deux choses différentes, mais qui se complètent. D’une part, on affirme les intérêts matériels, de plus en plus malmenés, des petites gens et des classes moyennes. Mais il y a là quelque chose de plus important encore, du moins si on n’adhère pas à la vision économiciste du monde. Il y a le fait que nous vivons sous l’emprise, aggravée au cours des dernières décennies, de ce qu’il faut bien appeler la déliquescence du monde et l’évanouissement du sens. Nous vivons plongés dans les eaux, entre douceâtres et pourries, de ce que Ziygmunt Bauman a appelé « la société liquide ». Après avoir sapé les socles de l’identité collective qui ont pour nom patrie, nation, tradition, histoire... c’est la dernière strate du réel, son socle plus profond, celui de l’identité anthropologique elle-même, qu’on essaye de miner à travers les outrances du féminisme et les délires de l’idéologie du genre.

Or, les couches populaires sont celles qui lèvent la tête avec le plus de vigueur loin de ces eaux marécageuses. Ce sont les braves gens qui s’accrochent le plus profondément à l’identité qu’on essaye d’enlever à nous tous ; ce sont surtout les petites gens qui, au lieu de n’être rien, tiennent absolument à être quelque chose : un pays, un peuple, une tradition ; mais aussi une famille ; mais aussi, tout simplement, un homme ou une femme.

Vous semblez vous en tenir au populisme identitaire dit aussi « de droite », même si vous n’aimez pas ce terme. Mais qu’en est-il du populisme dit « de gauche » ?

Je n’aime guère le terme « populisme de droite » parce que le populisme, tel que je le conçois, ne correspond tout simplement à aucune des familles de la droite, même s’il lui arrive de leur emprunter évidemment tels ou tels traits.

Pour ce qui est du « populisme de gauche », c’est là la grande question qui se pose. La situation est en ce moment même fort complexe. Elle va évoluer, c’est certain, mais on ne sait pas comment. Il y a, d’une part, une tendance qui domine clairement, aujourd’hui, dans ces partis (Podemos en Espagne, La France insoumise, Die Linke en Allemagne, etc.) : cette tendance est celle de l’avant-garde qui agite avec le plus d’entrain les flots de la société liquide ou nihiliste. Or, voilà que certains courants sont toutefois en train de naître au sein de ces partis, qui se rapprochent des positions identitaires, notamment pour ce qui est du rejet de l’immigration de peuplement. Il faut saluer l’apparition de ces courants et essayer de tendre avec eux des ponts qui ne pourraient être, dans le meilleur des cas, que de nature exclusivement tactique. Il faut ne pas oublier non plus que la seule raison pour laquelle ces courants rejettent l’immigration, c’est la défense (bien légitime, certes) des intérêts économiques des travailleurs, tandis que les questions proprement identitaires sont généralement laissées dans l’ombre.

Que pensez-vous de l’émergence en Espagne du parti VOX ? Ce parti, renoue-t-il d’une certaine façon avec le populisme national-syndicaliste de José Antonio Primo de Rivera et de la Phalange ?

L’émergence de VOX, qui est en train d’occuper en Espagne la place du populisme identitaire restée vide pendant tant d’années, constitue un fait majeur qui risque de faire bousculer, tôt ou tard, toutes les données de l’échiquier politique. C’est pourquoi il sème, à juste titre, le désarroi et la crainte chez tous les tenants du Système.

Quant à votre deuxième question, il convient de préciser que VOX n’est pas du tout un parti phalangiste, même s’il est vrai que, d’une certaine façon, les idéaux de VOX ne sont pas en contradiction avec le fond de la pensée de José Antonio (je dis bien : sa pensée et ses visées, qui est autre chose que l’appareil bureaucratique que la Phalange finit par devenir sous la houlette de Franco).

Vous semblez vous démarquer nettement de Franco et de son régime…

Je suis très partagé. J’ai à l’égard de Franco un grand respect… et une grande amertume. Il faut le faire, vraiment ! Gagner une guerre (et quelle guerre ! une guerre grâce à laquelle l’Espagne a échappé au communisme) et la perdre misérablement après quarante d’exercice d’un pouvoir qui a laissé un pays économiquement fleurissant… mais spirituellement gagné à tout ce qui avait été combattu : aussi bien le libéralisme que ce qu’on appelle aujourd’hui « le marxisme culturel ».

Pas un seul des idéaux présumés du régime (pour faire bref, le populisme phalangiste auquel vous faisiez référence) n’a fructifié après quarante ans pendant lesquels ils ont eu entre les mains tout le pouvoir politique, médiatique et éducatif. Pourquoi ? D’une part, parce que ces idéaux étaient contraires, certes, à l’air du temps qui soufflait dans le monde. Mais il y a une raison beaucoup plus importante. Ces idéaux étaient mélangés à d’autres qui les ont contaminés par leur simple présence. Ayant tous été fourrés dans le même sac, c’est l’ensemble idéologique du régime qui a ainsi été rejeté en bloc.

J’ai déjà fait allusion – c’est à cela que je pense – aux méfaits commis par l’esprit obtus de la droite conservatrice, ringarde et cléricale. C’est son obscurantisme (ajouté, pendant la dernière période du régime, à un libéralisme économique pur et dur) qui a marqué la direction idéologique du franquisme et est tombé comme une chape de plomb qui a tout englouti.

Propos recueillis par Julien Langella le lundi 12 novembre 2018.


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